Interview d’Arnaud Assoumani

(handisport)

Médaillé de bronze en saut en longueur aux Jeux Paralympiques d’Athènes en 2004, Arnaud Assoumani a décroché l’or aux Jeux de Pékin quatre ans plus tard. Pour interviewsport.fr, il nous parle de ces deux médailles mais aussi de son projet pour 2012 : participer aux Jeux de Londres à la fois chez les valides et en handisport.

Arnaud, tu as remporté la médaille de bronze du saut en longueur lors des Jeux Paralympiques d’Athènes en 2004. Considères-tu que cette médaille a été un déclic dans ta carrière ?

Forcément ! C’étaient mes premiers Jeux Paralympiques. Une première médaille, en bronze, c’est un déclic et ça marque surtout le début de quelque chose. Ce n’était pas l’or, donc j’avais envie d’aller chercher le titre quatre ans après. C’était vraiment un objectif auquel je pensais souvent pendant ces quatre années. Il s’est passé beaucoup de choses : j’ai eu des blessures, des problèmes au dos, et j’ai rencontré Guy Ontanon et à l’époque le Team Lagardère. A ce moment-là, les problèmes de dos ont disparu. Du coup, j’ai énormément progressé et je suis allé arracher le titre à Pékin !

Lors de ces Jeux d’Athènes, tu avais seulement 19 ans. Quels souvenirs en gardes-tu ? 

Ce sont des souvenirs assez énormes, surtout la cérémonie d’ouverture ! On a les yeux qui pétillent. Je n’étais pas stressé à ce moment-là mais je me rappellerai surtout du défilé, du stade qui était plein, des flashs qui crépitaient… C’était assez hallucinant ! Après, il y a eu les concours. Même si je suis satisfait et que ça m’a permis d’avoir d’autres motivations, j’étais déçu sur le coup car j’avais vraiment la possibilité de gagner l’or. Mais c’étaient mes premiers Jeux donc il ne faut pas non plus être trop gourmand. J’en garde un super souvenir !

En 2008, tu as remporté l’or du saut en longueur aux Jeux Paralympiques de Pékin. Comment as-tu vécu ce concours de l’intérieur, devant tant de spectateurs ?

Sur le concours, je suis très concentré. Il y a 90 000 spectateurs mais j’en fais abstraction : je suis dans ma bulle. Le concours commence et je demande la « claque » (quand on demande au public de taper dans les mains pour encourager), mais le public chinois n’est pas très sportif et ne connait pas trop l’athlétisme. Au début, je voyais donc tous ces yeux me regarder et ça m’a fait bizarre. Après, je me suis remis dedans. J’ai crié « allez » et ils ont suivi derrière.

Au premier essai, je crois que je réalise 7,12 mètres, ce qui n’était pas trop mal pour l’époque. Avec ce saut-là, j’avais déjà gagné. J’avais tué le concours. Je saute 7,23 mètres sur le deuxième essai, ce qui était le record du monde à l’époque. Je suis encore concentré. A la troisième tentative, je mords et à la quatrième, je sors un peu du concours car je n’ai pas tellement de concurrent. Après, je me remets un peu dedans pour les cinquième et sixième essais où je ne fais pas mieux.

A la fin, je ne réalise pas tout de suite que j’ai gagné. J’ai presque l’impression que c’était trop facile parce que je n’avais pas vraiment de concurrence. Je suis content, mais c’est seulement quand je commence à faire le tour d’honneur que je me rends vraiment compte de ce que j’ai fait. Je m’en souviendrai toute ma vie : j’ai dû rester dix minutes sur la piste, je voyais des Français avec des drapeaux… Et la Marseillaise pour les Jeux, devant tant de spectateurs, c’était vraiment émouvant !

Lors de ces Jeux Paralympiques de Pékin, tu as aussi terminé deux fois à la quatrième place, sur le 100 m et sur le relais 4×100 m. Ces places au pied du podium te donnent-elles un sentiment un peu mitigé de Pékin ?   

Oui, complètement. Cette année-là, c’était la première fois que je faisais vraiment de la vitesse. Je me préparais pour le 100 m et le 200 m. J’avais réalisé 10’’95 à ma première course sur 100 m avant de me blesser, ce qui était très bien. Avec ce temps j’aurais gagné aux Jeux. Mais j’ai vraiment fait une mauvaise course à Pékin. Je n’ai pas réussi à reproduire les choses le jour J. J’étais très triste et j’ai pas mal pleuré. Ça a été dur à encaisser parce que j’ai vraiment fait une contre-performance.

Concernant le relais, on était très déçus mais surtout frustrés parce qu’on n’a pas pu se battre avec nos armes. En fait, il y avait un double amputé dans l’équipe du Brésil qui ne pouvait donc pas prendre le témoin. On le voyait à l’entraînement et à l’échauffement juste avant d’entrer dans la chambre d’appel, et on se demandait comment il allait faire pour passer le témoin. On en rigolait presque : « Il va le mettre au niveau du cou, entre les jambes ? ». Quand on est arrivé dans la chambre d’appel, un juge est venu. Il nous a dit qu’il y avait un double amputé et qu’il n’y aura donc plus de témoin : ce sera à la touche. Il nous a demandé si on était d’accord. Forcément, on a dit non : on ne connaissait pas cette règle et surtout, on n’admettait pas que la règle change au dernier moment. Les Brésiliens savaient très bien avant même d’arriver à Pékin qu’ils allaient le faire courir ! Mais les autres équipes ont accepté, donc ça s’est fait à la touche.

On était les meilleurs techniquement car on avait travaillé les passages avec un spécialiste du relais qui avait entraîné pendant plusieurs années le relais détenteur du record du monde. C’était notre force, on n’était pas les plus rapides sur le papier. Sans passage de témoin, on perd l’essence du relais. Finalement, on a terminé quatrième et on était très déçus. C’étaient les derniers Jeux de Xavier Le Draoullec et on avait les moyens d’avoir une médaille. Du coup, on a terminé les Jeux sur une mauvaise note.

Qu’est-ce que cette médaille d’or paralympique a changé dans ta vie ?

Ca a changé pas mal de choses. J’ai été un peu médiatisé à partir de ce moment-là. Ça a aussi changé financièrement. A partir de Pékin, j’ai commencé à avoir plus de partenaires qui aujourd’hui me permettent de vivre. Il n’y a pas que cette médaille d’or qui a joué, il y a également le projet que je me suis lancé en 2008 : participer aux Jeux Olympiques en valide et aussi aux Jeux Paralympiques. EDF, Keolis, la Française des Jeux, la mairie d’Angers et la région des Pays de la Loire me soutiennent et m’accompagnent dans ce projet. Ils me permettent de vivre et de me détacher complètement pour pouvoir m’entraîner et me préparer le mieux possible.

D’où t’es venu ce projet de participer aux Jeux Olympiques avec les valides ?

C’est un projet que j’ai dans la tête depuis longtemps. Mais quand j’étais blessé, quand je faisais 6,70 mètres alors que les minimas étaient à plus de 8 mètres, j’étais à des années lumières. Je savais que je pouvais avoir les capacités mais j’avais des problèmes. Je n’étais pas encore à haut niveau. A Pékin, j’ai réalisé 7,23 mètres alors que les minimas pour les Jeux étaient de 8,20 mètres donc c’était pareil, j’étais très loin. Mais je savais que j’avais une énorme marge de progression à ce moment-là, que ce soit techniquement ou physiquement. Je n’étais plus blessé et j’ai énormément progressé en vitesse après.

J’ai lancé le défi publiquement en 2008. Ces deux dernières années, j’étais vraiment très fort physiquement. Ma meilleure performance est de 7,91 mètres avec un peu trop de vent mais j’ai les 8 mètres dans les jambes. Maintenant, on est à moins d’un an des Jeux. L’année prochaine, il ne faut surtout ne pas se blesser. Il faut mieux se préparer et être encore plus pro. J’y crois !

A l’heure actuelle, ton principal objectif est de participer aux JO ou de remporter plusieurs médailles aux Jeux Paralympiques ?

C’est vraiment de participer aux JO. Concernant les Jeux Paralympiques, ma réelle spécialité est le saut en longueur. Après, j’ai le niveau pour faire des médailles dans d’autres disciplines. Je suis déjà qualifié sur le 100 m, la longueur et le 4×100 m, et je veux me qualifier et aller remporter des médailles sur le 200 m, le saut en hauteur et le triple saut. C’est donc pas mal, mais on va dire que c’est du bonus. Je ne m’entraîne pas pour ça. Je m’entraîne pour participer aux Jeux, pour faire des grosses performances et pour progresser. Je ne suis pas encore arrivé à mes limites !

Ton projet est similaire à celui d’Oscar Pistorius, le Sud-africain…

On a tous les deux le projet de faire les Jeux en valide. Il est d’ailleurs déjà qualifié pour les Jeux de l’année prochaine, à condition qu’il reconfirme sa forme. Il est donc en avance là-dessus. Mais c’est quand même différent parce qu’on n’a pas les mêmes armes du tout. Je le respecte énormément car c’est quelqu’un qui est très simple et très sympathique. Il est déjà très médiatisé, rien à voir par rapport à moi. Pistorius est un athlète hors-norme. On ne peut pas le comparer avec les personnes valides : on ne peut le comparer qu’avec les athlètes qui ont le même handicap que lui.

La différence, c’est qu’on ne peut pas dire que je tire un avantage de mon handicap. Lui, il a le désavantage d’être handicapé, mais en même temps on sait qu’il est avantagé par rapport à certaines choses. Par exemple, il court son deuxième 200 mètres plus vite que son premier, alors qu’aucun athlète valide ne fait ça. Ses lames renvoient plus qu’un pied, et il y a tout un tas de choses qui ne se passent pas aux niveaux physiologique et de l’acide lactique quand il court. A ce titre-là, ce n’est pas du tout comparable.

Je trouve très bien pour le handisport et pour lui qu’il dispute les Championnats du monde et les Jeux, mais il ne faut pas comparer. S’il remporte une médaille en individuel un jour, ce qui est possible, je pense que ça ferait du bruit parce qu’on sait qu’il est avantagé, mais en même temps il est quand même handicapé. On peut avoir l’argument et le contre-argument. Ça n’enlève pas le fait que c’est un super athlète !

Merci beaucoup Arnaud et bonne chance pour ton projet en 2012 !

Crédit photos : B. Loyseau (photos 1 et 2) et L. Baheux (photo 3)

La carrière d’Arnaud Assoumani en quelques lignes :

Né sans avant-bras gauche, Arnaud Assoumani gagne ses premières médailles lors des Championnats d’Europe 2003 avec l’or en saut en hauteur et en relais 4×100 m ainsi que l’argent en saut en longueur. En 2004, il participe aux Jeux Paralympiques d’Athènes et remporte la médaille de bronze du saut en longueur.

Il devient champion du monde de la longueur en 2006. Lors des Jeux Paralympiques de Pékin en 2008, il décroche la médaille d’or avec un saut à 7,23 mètres, nouveau record du monde. Lors de ces Jeux, il termine aussi 4e du 100 m et du relais 4×100 m.

En février 2010, il améliore son record du monde lors du Meeting de Bercy avec un saut mesuré à 7,82 mètres. Lors des derniers Championnats du monde disputés en janvier dernier, il a remporté un nouveau titre à la longueur ainsi que la médaille de bronze du 100 m. L’année prochaine, il a pour ambition de participer à la fois aux Jeux Olympiques et aux Jeux Paralympiques de Londres et ainsi devenir le premier Français à réaliser cette performance.