Interview d’Arnaud Romera

(journaliste sportif)

C’est le spĂ©cialiste des sports de combat sur les chaĂ®nes du groupe France TĂ©lĂ©visions. Aux Jeux Olympiques de PĂ©kin, c’est lui qui Ă©tait aux commentaires pour suivre les exploits des Français en boxe, en judo ou en taekwondo. Arnaud Romera Ă©voque pour nous ses souvenirs les plus forts en tant que journaliste sportif et revient sur la place des sports de combat en France.

Arnaud, vous êtes le spécialiste des sports de combat sur les chaînes de France Télévisions. D’où vous vient cette passion des sports de combat ?

« Ma passion pour les sports de combat remonte Ă  l’enfance, bien Ă©videmment. Ma première idole, comme beaucoup de gamins de mon Ă©poque, a Ă©tĂ© Bruce Lee. J’ai vu tous ses films des dizaines de fois, ensorcelĂ© par son charisme, sa vitesse, ses cris, ses tenues… Ayant du sang asiatique dans les veines (mon grand-père est Chinois), je me suis reconnu en Bruce Lee et dès l’âge de 4 ans, j’avais la mĂŞme coupe de cheveu, la mĂŞme salopette jaune avec un bandeau noir et le mĂŞme coup de pied sautĂ© (enfin… c’est ce que j’imaginais). Longtemps, j’ai cru que Bruce Lee Ă©tait l’homme le plus fort du monde…

A Persan, la ville dont je suis originaire dans le Val-d’Oise, le sport qui se rapprochait le plus du kung-fu Ă©tait le judo. Rien Ă  voir en fait, mais le simple fait de porter un kimono a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation. A 5 ans, je commence le judo et je ne rate aucun entraĂ®nement. Je remporte plein de petites compĂ©titions jusqu’Ă  l’âge de 15 ans, je prends confiance en moi, j’apprends la discipline, le respect, le goĂ»t de l’effort… Bref, le judo m’apporte une vĂ©ritable Ă©ducation ainsi qu’Ă  tous mes camarades de club issus de milieux populaires (aujourd’hui, on dirait « banlieue »). A 15 ans, je fais partie des meilleurs Français de ma catĂ©gorie (plusieurs fois champion du Val-d’Oise, d’Ile-de-France, champion de France UNSS) mais alors que je dois intĂ©grer le sport-Ă©tude d’OrlĂ©ans, les mĂ©decins relèvent un grave problème de dos. J’ai une scoliose très prononcĂ©e. Je dois porter un corset pendant six mois… Jamais plus je n’ai portĂ© le kimono !

Parallèlement, mon père devenu prĂ©sident du club de Judo m’inculque sa passion pour la boxe. Il m’emmène voir avec mon jeune frère tous les champions de Picardie, la rĂ©gion voisine, riche en combattants de talent (Robert Amaury, Jean-Claude Souris, Alain Marion… tous champions de France pros, certains champions d’Europe). Mon père nous apprend les rudiments de la boxe mais il refuse que nous fassions de la compĂ©tition. Il ne nous laisse mĂŞme pas prendre une licence dans un club. Peur d’envoyer ses fils au casse-pipe.

J’ai toujours gardĂ© une admiration sans limite pour les boxeurs, quel que soit leur niveau. Cette passion me poussait mĂŞme Ă  me lever Ă  3 heures du matin pour suivre les grands combats amĂ©ricains diffusĂ©s sur Canal+. Je les regardais en « brouillĂ© », faute de dĂ©codeur, alors que j’avais Ă©cole le lendemain matin. Pour mes 18 ans, mon père m’a offert le plus des cadeaux : un dĂ©codeur. Je n’ai ratĂ© aucun combat de boxe diffusĂ© Ă  la grande Ă©poque de Canal, aujourd’hui rĂ©volue ! »

Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel jusqu’à aujourd’hui ?

« Mon parcours professionnel : je suis allĂ© au plus court pour vivre au plus vite de ma passion : le journalisme. Bac B (mention Bien… j’y tiens !), une annĂ©e Ă  Science-Po Ă  Bordeaux puis entrĂ©e Ă  l’Ecole de Journalisme de Bordeaux pour y obtenir le DUT de Journalisme en deux ans.

A 21 ans, je suis journaliste professionnel et je commence Ă  travailler en presse Ă©crite (Sud Ouest) puis Ă  la tĂ©lĂ© rĂ©gionale (France 3 Picardie). Pendant sept ans, je travaille Ă  la pige partout oĂą il y a du boulot dans toutes les chaĂ®nes (France 3, M6, Canal+). Je me spĂ©cialise dans le magazine et le grand reportage (« Zone interdite » oĂą je fais, entre autres, le premier reportage sur l’Ultimate Fight, « Des racines et des ailes »…).

En 1998, le Service des Sports de France TĂ©lĂ©visions recrute cinq journalistes pour Ă©toffer son service. C’est l’occasion de vivre mon rĂŞve, moi qui n’ai jamais travaillĂ© dans le sport mais toujours dans les services SociĂ©tĂ©s, Magazines ou Infos GĂ©nĂ©rales. Je suis embauchĂ© et rapidement, je suis amenĂ© Ă  remplacer le cultissime Pierre Fulla, parti Ă  la retraite. Personne n’est intĂ©ressĂ© pour suivre ses rubriques, notamment les sports de combat. Je saute sur l’occasion.

Aujourd’hui, je suis chef du service Sports de combat et je refuse rĂ©gulièrement mon « transfert » vers d’autres disciplines plus prisĂ©es ou plus exposĂ©es. Si j’abandonne les sports de combat, qui va se battre pour dĂ©fendre ces disciplines ? Alors je reste !

Au rayon des « mĂ©dailles », j’ai couvert trois Jeux Olympiques (Sydney 2000, Athènes 2004, PĂ©kin 2008), six Paris-Dakar, trois Tours de France et j’ai obtenu trois micros d’or (meilleur reportage sportif de l’annĂ©e en 2002, 2004 et 2008) pour des sujets sports de combat. VoilĂ , c’Ă©tait la sĂ©quence « moi je … » ! »

Quel est votre plus beau souvenir en tant que journaliste sportif ?

« Chaque reportage est un bon souvenir. J’ai la chance de faire le mĂ©tier dont je rĂŞve depuis toujours. J’ai la chance de pouvoir accompagner la carrière de champions qui me faisaient rĂŞver quand j’Ă©tais jeune. J’ai la chance de pouvoir vivre de l’intĂ©rieur de formidables aventures humaines et sportives. J’ai la chance d’Ă©voluer dans un milieu, les sports de combat, oĂą au-delĂ  de l’exploit sportif, il y a des histoires Ă  raconter, avec des gens qui ont des choses Ă  dire. Suivre un boxeur ou un judoka, c’est autrement plus enrichissant et valorisant que de se coltiner un footballeur insipide et nombriliste (petite parenthèse, je suis content que le fiasco de l’Ă©quipe de France de foot Ă  la Coupe de Monde ait rĂ©vĂ©lĂ© au grand public la nature des ces « branleurs » de footeux).

Puisqu’il faut choisir mon meilleur souvenir de journaliste, je dirais la victoire du lutteur Steeve GuĂ©not aux JO de PĂ©kin. Parce que je l’ai commentĂ©e en direct au cĂ´tĂ© d’un entraĂ®neur en transe. Parce que c’Ă©tait la première mĂ©daille d’or française Ă  PĂ©kin. Parce que la lutte se retrouvait enfin dans la lumière. Parce que Steeve GuĂ©not et son frère (mĂ©daille de bronze le mĂŞme jour) sont des chics types. Parce qu’il y avait ce jour-lĂ  une ambiance et une tension incroyables dans la salle. Parce que la lutte est un sport magnifique mais ingrat et injustement sous-mĂ©diatisĂ©. Parce qu’enfin, Ă  chaque fois que j’en parle, j’ai des sanglots dans la voix. Un très grand moment d’Ă©motion pour la lutte et la grande famille des sports de combat. »

Et, au contraire, quel est votre plus mauvais souvenir vécu comme journaliste sportif ?

« Le pire souvenir… Ca ne me vient pas Ă  l’esprit. C’est que ça ne devait pas ĂŞtre bien grave. Ah si, j’ai Ă©tĂ© très peinĂ© de voir la dĂ©tresse du boxeur Alexis Vastine aux JO de PĂ©kin après qu’on lui ait volĂ© sa finale olympique. Alexis est un superbe technicien, belle boxe, belle gueule mais surtout un type bien. Un mec droit, très sensible, franchement un mec Ă  montrer en exemple Ă  tous les jeunes. Je connais bien Alexis, je connais sa famille, et forcĂ©ment lorsqu’on a des affinitĂ©s avec un champion, on met beaucoup d’affect dans les commentaires. LĂ , le gars, il a 21 ans, il dispute ses premiers JO, il domine largement sa demi-finale, il a cinq points d’avance (un boulevard), il reste deux minutes de combat et l’arbitre corrompu fait basculer la rencontre : deux avertissements, quatre points de pĂ©nalitĂ© imaginaires… Le hold-up! Le scandale de ces Jeux. A vomir. Alexis sur le ring hurle sa dĂ©tresse : « lls n’ont pas le droit », « S’il vous plaĂ®t, faĂ®tes quelques chose ». Un regard et des cris que je n’oublierai jamais. A mes cĂ´tĂ©s aux commentaires, Brahim Asloum jette son casque de rage. L’entraĂ®neur Dominique Nato se retient de tout « pĂ©ter » dans les vestiaires. Alexis Vastine est Ă  genoux en zone mixte. Inconsolable. Aucun recours. Aucune rĂ©clamation n’aboutira. Notre sport est sali. La compĂ©tition est faussĂ©e. C’est la boxe dans ce qu’elle a de pire. Un sale souvenir ! »

France Télévisions fait peu de place dans sa grille pour les sports de combat. N’est-ce pas frustrant de couvrir des sports qui sont si peu considérés par votre employeur ?

« Essayer d’exposer les sports de combat sur une grande chaĂ®ne hertzienne est un combat au quotidien. Aujourd’hui, les grandes chaĂ®nes ne jurent que par le foot, seul garant de grosses audiences. MĂŞme Canal+ pourtant autrefois exhaustive sacrifie la boxe. A mon grand regret, la politique de France TĂ©lĂ©visions est de faire du suivisme. Comme les autres font du foot et que ça marche… faisons du foot. Rien que cette annĂ©e, le service public a dĂ©pensĂ© 11 millions d’euros pour la Coupe de la Ligue, 15 millions pour la Coupe de France, 8 millions pour la Cup en Angleterre, 28 millions pour des matchs au rabais de la Coupe du Monde, soit plus de 60 millions d’euros pour du foot. Avec un dixième de ce budget, on peut faire vivre le sport français pendant cinq ans.

Je pense au contraire que le rĂ´le du Service Public, c’est prĂ©cisĂ©ment d’exposer les sports olympiques. Comme on se targue de le faire pour la culture : la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© sur les chaĂ®nes privĂ©es, le théâtre sur les chaĂ®nes publiques. C’est noble, c’est notre vocation mais cette politique ne s’applique pas en matière de sport.

Alors oui, c’est très frustrant de travailler dans ces conditions. Un mauvais sujet foot sera toujours prioritaire sur un bon reportage sport de combat. Heureusement, il y a en France un vrai public, une grande tradition et de grands champions dans les disciplines de combat, ce qui permet de les exposer dans nos Ă©missions de reportage. On arrive quand mĂŞme Ă  passer assez rĂ©gulièrement des sujets judo, boxe ou lutte Ă  Stade 2 ou Tout Le Sport, chose qu’on ne voit jamais sur TF1 ou M6. Heureusement aussi qu’on a des tĂŞtes d’affiche comme Teddy Riner en judo, Pascal Gentil en taekwondo, Mormeck en boxe, les GuĂ©not en lutte… C’est plus vendeur ! En tout cas, c’est un combat quotidien et je ne lâcherai pas l’affaire… »

Vous avez couvert trois éditions des Jeux Olympiques. Pensez-vous que les JO sont le seul moment où les compétiteurs français des sports de combat peuvent sortir de l’ombre ?

« Les JO, c’est Ă©videmment la vitrine pour les sports de combat. Un athlète peut ĂŞtre plusieurs fois champion du monde dans sa discipline, il ne sera reconnu que dans son milieu. S’il est une seule fois champion olympique, il sera reconnu de l’ensemble du grand public. Les JO, c’est phĂ©nomĂ©nal en termes d’audience et de retombĂ©es mĂ©diatiques. Qui aurait pu imaginer que la lutte grĂ©co-romaine pourrait attirer huit millions de tĂ©lĂ©spectateurs en pleine journĂ©e en plein milieu du mois d’aoĂ»t ? Steeve GuĂ©not l’a fait pour sa finale olympique.

Ce titre olympique nous permet ensuite d’en faire un acteur rĂ©current du sport français. Avant PĂ©kin, j’ai tournĂ© un sujet sur les frères GuĂ©not (Ă  la Ratp…) en prĂ©sentant les frangins comme de grands espoirs de la lutte, potentiels mĂ©daillĂ©s aux prochains JO. Le reportage est restĂ© au frigo pendant six mois ! Lorsque Steeve est devenu champion olympique, toutes les chaines de tĂ©lĂ©vision (TF1, Canal+, M6, LCI…) ont achetĂ© Ă  prix d’or les images des GuĂ©not en patrouille Ă  la Ratp. Comme par enchantement, ce sujet qui ne « valait » rien une semaine avant les Jeux se transforme en or après le titre olympique. DorĂ©navant, chaque fois que je propose un sujet sur Steeve GuĂ©not, on le passe dans Stade 2 ou Tout Le Sport. C’est la magie olympique.

Dans un contexte mĂ©diatique oĂą les sports autres que le foot, le tennis, la F1 ou le rugby ont du mal Ă  exister, les Jeux Olympiques sont plus que jamais l’Ă©vĂ©nement Ă  ne pas rater. Et encore… Parfois, ça ne suffit mĂŞme pas. Qui se souvient de Brice Guyart, de Jean-Christophe Rolland, de SĂ©verine Vandenhende ? Pourtant, ils sont tous devenus champions olympiques il y a moins de dix ans ! »

Aux yeux du grand public, on peut avoir l’impression que les Français se font régulièrement voler en compétition, l’exemple le plus criant étant l’élimination du boxeur Alexis Vastine en demi-finale des JO de Pékin. Quel est votre avis là-dessus ?

« Il ne faut pas ĂŞtre parano mais le sport français n’a pas Ă©tĂ© verni par l’arbitrage aux JO de PĂ©kin. Vastine volĂ©. Gwladys Epangue volĂ©e au point en or en demi-finale du taekwondo face Ă  la favorite corĂ©enne (c’est flagrant sur les ralentis, elle touche la première !). Benjamin Darbelet lĂ©sĂ© en finale du judo face Ă  Uchishiba. Le Japonais avouera plus tard que le Français lui avait bien marquĂ© ippon. Ca fait quand mĂŞme trois titres olympiques envolĂ©s pour la France.

L’explication vient du fait que les Français sont très peu impliquĂ©s dans les fĂ©dĂ©rations mondiales. Aucun poste clĂ©, aucun contre-pouvoir donc aucun moyen de pression. Aucun Français n’est prĂ©sident d’une fĂ©dĂ©ration internationale olympique. Niveau politique et lobbying, on est nul. C’est pour ça qu’on a perdu les JO de 2012. Tant qu’on ne pèsera rien en coulisse, on sera toujours dĂ©savantagĂ©. Maintenant, si un champion est largement au-dessus du lot, il n’a besoin de personne… »

Vous êtes souvent en relation avec les meilleurs sportifs français des sports de combat. Au bout d’un moment, est-ce que des liens d’amitié se créent avec eux, ou bien cela reste purement professionnel ?

« On partage tellement de temps, tellement d’Ă©motions, tellement d’histoires sportives et aussi extra-sportives avec des athlètes qu’on devient souvent complices, parfois amis. En tout cas, il y a souvent une certaine connivence entre journalistes et sportifs. Je suis Ă  titre personnel très ami avec JĂ©rĂ´me Thomas ou Brahim Asloum. Je suis proche des karatĂ©kas ou des frères GuĂ©not. Ami aussi avec certains cadres ou entraĂ®neurs. Cette proximitĂ© permet de rĂ©aliser de meilleurs reportages, d’entrer un peu dans leur intimitĂ© et de faire dĂ©couvrir au grand public d’autres facettes des personnages sportifs. On crĂ©e une relation de confiance qui permet au champion de nous livrer quelques exclus. Par exemple, c’est sur Stade 2 que Brahim Asloum a annoncĂ© la fin de sa carrière ou que JĂ©rĂ´me Thomas a annoncĂ© son passage chez les professionnels. Sans relation privilĂ©giĂ©e, ils seraient allĂ©s ailleurs.

Il faut toutefois mettre des limites Ă  la connivence. Si un jour une affaire de dopage apparaĂ®t, je serai le premier Ă  faire un reportage non complaisant sur le champion en question. Fut-il mon ami. Le principe de base, c’est l’honnĂŞtetĂ©. Dire la vĂ©ritĂ©. Sans encenser, ni enfoncer. Un champion qui sait qu’un journaliste est honnĂŞte ne refusera jamais de lui rĂ©pondre. Sauf s’il s’agit d’un footballeur… »

Merci beaucoup Arnaud d’avoir pris le temps de rĂ©pondre Ă  ces questions !

La carrière d’Arnaud Romera en quelques lignes :

Arnaud Romera débute sa carrière de journaliste en presse écrite puis à la télévision régionale. Ensuite, il se spécialise dans le magazine et le grand reportage.

En 1998, il rejoint le Service des Sports de France Télévisions. Il y devient le spécialiste des sports de combat. Il couvre les Jeux Olympiques de Sydney (2000), d’Athènes (2004) et de Pékin (2008) ainsi que six Paris-Dakar (dont le dernier au début de l’année) et trois Tours de France.

Actuellement chef du Service Sports de combat, il s’occupe régulièrement de reportages que l’on peut notamment voir sur Stade 2 (France 2) et Tout Le Sport (France 3). Il a pour l’instant obtenu trois micros d’or, trophée récompensant le meilleur reportage sportif de l’année.

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