Interview de Kévin Staut

(équitation)

A un an des Jeux Olympiques de Londres, Kévin Staut est l’actuel numéro 1 mondial de saut d’obstacles. Champion d’Europe en 2009, il est également devenu vice-champion du monde par équipe l’année dernière. Nous l’avons rencontré.

Kévin, à quel âge as-tu commencé l’équitation et à quel moment as-tu pris conscience que tu pourrais atteindre le très haut niveau mondial ?

J’ai commencé à monter à un âge assez tardif par rapport à d’autres. Je fais partie de la première génération des cavaliers qui arrivent à un certain niveau sans être issu d’une famille cheval : normalement, tout le monde est baigné là-dedans dès sa tendre enfance, commence à monter à poney à deux ans et fait ses premières compétitions à six ans. Moi, j’ai eu un gros décalage par rapport à ces gens-là : j’ai commencé à monter à l’âge de dix ans et mes premières compétitions étaient à douze ans. Au départ, il s’agissait uniquement du côté passionnel et affectif du cheval. C’est à seize ans que j’ai vraiment eu la conviction d’en faire mon métier (il y a plusieurs branches dans l’équitation pour en vivre : l’aspect sportif, mais aussi les aspects commerce ou enseignement). A cet âge-là, j’ai donc su que je voulais en vivre, et plutôt par le biais du sport.

En août 2009, tu es devenu champion d’Europe de saut d’obstacles. A l’époque, ce titre était-il une surprise pour toi ou un objectif bien précis ?

C’était une surprise par rapport à mon statut d’outsider et par rapport au fait que ça faisait deux ans que j’étais en équipe de France première et que deux ans auparavant, lors des précédents Championnats d’Europe, j’étais très loin en individuel et également par équipe (on avait raté notre qualification pour les Jeux Olympiques de Pékin). Le travail accompli pendant ces deux années a aussi été une vraie surprise : toute l’équipe de France était en bas, de par son niveau et son système, et il y a eu une restructuration terrible. Donc c’est vrai que personne ne s’attendait à ce qu’un Français puisse accrocher un titre deux ans après un tel échec !

Qu’a changé ce titre pour toi ?

Concrètement, d’un point de vue privé, rien. D’un point de vue professionnel, ça apporte une crédibilité que tu n’as pas avant. Etant donné que j’étais un nouvel arrivant, cela a pu renforcer mes positions vis-à-vis de mes propriétaires, de mes partenaires et de mes sponsors. Vis-à-vis des membres de mon équipe, ça les a surmotivés pour continuer à évoluer dans le haut niveau !

En octobre 2010, tu as remporté la médaille d’argent par équipe aux Jeux Equestres mondiaux. Le fait de remporter une médaille par équipe t’a-t-il procuré un plaisir supplémentaire ?

Oui. Déjà, j’avais vraiment envie de partager avec toute l’équipe mon titre européen, même s’il était individuel. En fait, dans le déroulement d’un Championnat, les deux premiers jours comptent pour le par équipe et pour l’individuel, et après il y a la finale qui ne compte que pour l’individuel. Le résultat que tu fais dans le par équipe a donc une incidence énorme sur le résultat final. Pendant ce Championnat d’Europe, on s’était battu corps et âmes pour décrocher une médaille par équipe. On a terminé quatrième : échouer d’un rien pour le podium, c’était une déception terrible. Mais deux jours après, les cavaliers de l’équipe de France sont restés là et je trouve que c’était normal de partager ce titre avec eux.

De plus, c’est l’équipe de France qui m’a amené à ce niveau-là. C’est un sport qui est perçu comme individuel mais il y a un vrai esprit d’équipe au sein de tous ces gros événements. Donc forcément, la médaille d’argent aux Championnats du monde de Lexington a donné une saveur supplémentaire que je n’avais pas perçue dans le titre individuel !

Bien que tu sois numéro 1 mondial d’une épreuve olympique, les médias parlent assez peu de toi. N’est-ce pas frustrant ?

C’est frustrant pour le sport. On a envie de changer ça. Aujourd’hui, la frustration personnelle et égoïste que je pourrais en faire, c’est que qui dit manque de médiatisation dit manque de sponsors, et qui dit manque de sponsors dit manque de moyens pour arriver à encore mieux pratiquer son sport. Mais on a souvent affaire à des propriétaires de chevaux qui sont quasiment des mécènes et qui investissent pour la beauté du sport. Je suis assez bien loti de ce côté-là : j’ai un très bon propriétaire qui finance la carrière sportive de ses chevaux et du coup la mienne aussi. Je n’ai donc pas de soucis là-dessus.

Cependant, c’est vrai que c’est une frustration par rapport à ce sport. Le saut d’obstacles a tout pour être médiatique : c’est impressionnant, c’est facile à comprendre, c’est vraiment du beau sport… Dans une période dite « écologiste », on est un sport assez vert, pratiqué avec des chevaux… Il y a tellement de valeurs dans ce sport que je trouve que c’est dommage qu’il n’y ait pas plus de médiatisation. Mais c’est comme ça ! J’espère que petit à petit, ça va être un peu plus connu du grand public. Pour cela, on a la chance d’être dans une phase où les résultats des cavaliers français dans l’ensemble sont vraiment bons.

Avant une grande compétition, à quel moment et comment choisis-tu le cheval que tu vas monter ?

On a un plan à long terme, un plan à moyen terme et un plan à court terme. A partir du moment où il y a le facteur cheval, il y a toujours le risque au dernier moment d’avoir une blessure, une contre-performance ou une baisse de forme. Quand tu as la chance d’avoir un certain nombre de chevaux d’un très bon niveau, tu es obligé d’en préparer plusieurs pour une échéance. La logique voudrait que tu prépares deux chevaux pour chaque événement important. Cela permet de faire face à tous les imprévus qu’entraîne le facteur d’un être vivant autre que le cavalier.

Juste avant ta compétition, comment te prépares-tu personnellement et par rapport à ton cheval ?

Ca dépend. Chacun a sa méthode de préparation mentale. Je n’en ai pas une en particulier. Plus l’événement est important, plus j’essaie de me concentrer sur l’aspect technique du sport et de l’épreuve qui va être à courir, afin de désacraliser un peu l’effet de l’enjeu. Je pense que je pourrais être bon en affrontant la pression en face, mais je ne le fais pas car le cheval est un animal qui a énormément de sens de perception vis-à-vis de ce que peut lui transmettre le cavalier. Je crois donc que je serais capable d’encaisser cette pression, mais si le cheval sent ça, ça peut le déstabiliser. Par conséquent, c’est mieux de se focaliser sur l’aspect technique comme sur n’importe quelle épreuve.

En fait, ce n’est pas tellement le travail sur les gros événements qui est primordial, mais c’est de faire le même travail sur tous les autres événements, pour que le cheval soit dans une routine et ne subisse pas l’effet de la pression le jour de la compétition plus importante.

L’année prochaine auront lieu les Jeux Olympiques de Londres. Vas-tu modifier ta préparation par rapport aux autres années pour cette compétition ?

Non. J’ai depuis longtemps un souci de perfection dans la préparation. Je n’arrive pas à aller à un événement en ayant le sentiment de ne pas l’avoir préparé au mieux. Si j’ai l’impression d’avoir été laxiste sur un quelconque aspect de cette phase-là, je ne suis pas rassuré. Je ne pense donc pas préparer les JO différemment parce que j’essaie d’être très consciencieux sur n’importe quel concours.

Que représentent ces Jeux Olympiques pour toi ? Est-ce un rêve d’y participer ?

Oui, c’est un rêve d’y participer ! Comme beaucoup d’autres sports, l’équitation vit et a une dimension particulière à travers les Jeux Olympiques. Pour énormément de sportifs, le titre olympique est différent de n’importe quel titre intercontinental. C’est encore un sentiment différent et j’y attache une importance toute particulière. Cela serait mentir que de dire que je n’aspire pas à faire une performance là-bas !

Etre numéro 1 mondial à un peu plus d’un an des Jeux Olympiques, c’est un avantage ou un inconvénient selon toi ?

Ni l’un, ni l’autre. Ca dépend des personnes. Il y en a que ça va rassurer et il y en a que ça va inquiéter d’arriver en position de favori. Moi, je ne me positionne ni en favori, ni en outsider complet. Mon équipe et moi, on a déjà prouvé des choses. On a énormément de travail à faire pour arriver prêt à ces Jeux Olympiques et on essaie de rester focalisé là-dessus.

Chacun est conscient au sein même de notre sport que l’exploit sportif et la régularité sont assez aléatoires du fait du facteur cheval. La pression de favori peut juste être à gérer vis-à-vis du grand public et des médias, parce qu’ils considèrent que le numéro 1 mondial dans un sport est le favori incontesté pour les prochains événements. C’est vrai sur le papier mais ça l’est un petit peu moins sur la piste : le cheval et le cavalier doivent être en parfaite harmonie le Jour J.

Aborder les Jeux Olympiques en numéro 1 mondial, je pense donc que ce n’est ni un avantage ni un inconvénient. Et je ne le serais peut-être plus à cette époque ! J’espère que si, mais on ne sait jamais !

Merci beaucoup Kévin pour ta gentillesse et ta disponibilité !

Remerciements également à André staut.

Crédit photos : FFE PSV Bricot (photo 2) et David Crespin (photo 3)

La carrière de Kévin Staut en quelques lignes :

Pratiquant le saut d’obstacles, Kévin Staut débute sa carrière professionnelle en 1995. Il intègre l’équipe de France en 2007, année où il participe au Championnat d’Europe pour la première fois.

En août 2009, il remporte le titre de champion d’Europe de saut d’obstacles à Windsor avec son cheval Kraque Boom. Cette même année, il remporte aussi les Coupes des Nations de Lummen et d’Aix-la-Chapelle.

En 2010, il devient vice-champion du monde par équipe aux Jeux Mondiaux. Ses victoires lors des Coupes des Nations de Saint-Gall, de La Baule et de Rome associés à ses autres bons résultats lui permettent d’être depuis août 2010 le numéro 1 mondial. Aujourd’hui âgé de 30 ans, Kévin Staut tentera de briller lors des Jeux Olympiques de Londres en 2012.

Pour en savoir plus sur Kévin, visitez son site officiel : kevinstaut.com