Interview de Laura Flessel-Colovic

(escrime)

Laura Flessel-Colovic est sans aucun doute l’une des plus grandes sportives françaises. Double championne olympique à Atlanta en 1996, elle a également remporté le bronze aux JO de Sydney ainsi que les médailles d’argent et de bronze aux JO d’Athènes. Actuellement en pleine préparation pour les Championnats du monde d’escrime de Paris, elle a gentiment accepté de nous rencontrer.

Laura, vous avez remporté deux médailles d’or (en épée individuelle et par équipe) aux Jeux Olympiques d’Atlanta de 1996. A l’époque, vous rendiez-vous vraiment compte de la portée d’une telle performance ?

« Non. J’avais 25 ans et c’était la première fois qu’il y avait l’épée féminine aux Jeux. J’ai remporté ces deux médailles d’or et le premier nom sur les tablettes olympiques, c’est « Laura Flessel ». Donc sur le coup, on est contente ! D’autant plus que j’avais une mission avec mon maître d’armes, qui était d’être présente sur les deux compétitions, ce que j’ai fait. Mais je dirais que ce n’est qu’une semaine ou dix jours après que j’ai vraiment réalisé l’ampleur de la chose. Cependant, comme je suis encore en activité, je me plairai vraiment à regarder et à analyser tout ça plus tard ! »

Vous avez ensuite participé aux Jeux Olympiques de Sydney (bronze en individuel), d’Athènes (argent en individuel et bronze par équipe) et de Pékin (quarts de finale en individuel). Avez-vous vécu ces autres JO dans le même état d’esprit qu’en 1996, ou bien l’expérience et l’attente sur vous a changé votre vision de l’événement ?

« Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est déjà exceptionnel de faire deux olympiades. En effet, on s’entraîne tous les jours, il y a beaucoup de travail, beaucoup d’abnégation… Il y a aussi les blessures. Pour ma part, je touche du bois : je n’ai jamais été vraiment blessée, puisque mes blessures étaient plus de l’ordre des entorses, des élongations et des tendinites, donc rien de trop grave. Donc déjà, retourner à des Jeux Olympiques quatre ans plus tard, c’est quatre ans de stress et de travail.

Le sport a évolué. Il y a des nations qui ont émergé, des jeunes qui sont venues s’interposer, et du coup je suis descendue sur le podium. Mais sur quatre olympiades, j’ai obtenu cinq médailles. On peut donc dire que je fais maintenant partie non pas des éléphants, mais des « tigres » des Jeux (rires) !

Il n’y a pas eu de vulgarisation de l’événement dans ma tête parce que c’est un événement très particulier. On regroupe toutes les disciplines et les meilleures nations, et on essaie de rivaliser pour revenir avec des médailles. A chaque fois, c’est quatre ans de préparation, ce qui m’en fait en tout douze années. Effectivement, arrivé un certain moment, il y a l’usure qui peut faire son apparition. Moi, je n’ai pas connu cette lassitude. Lorsque j’ai senti le moment de connaître les joies de la maternité, j’ai fait un petit break. J’ai également su avec l’expérience doser les entraînements, les temps de récupération, aller voir autre chose, et revenir pour être opérationnelle lors des Jeux ! Cela fait donc plus de douze ans sur le haut niveau et à chaque fois, je suis dans le top 6 mondial. Il y a du travail, de l’acharnement peut-être, mais c’est surtout qu’il y a beaucoup de passion ! »

Les Jeux Olympiques de Pékin de 2008, où vous avez été éliminée en quarts de finale et où la compétition par équipe n’était pas au programme, représentent-ils pour vous le moment le plus dur à encaisser de votre carrière ?

« Non, pas du tout ! Les quarts de finale ont été un moment dur car c’est la première fois que je suis revenue sans médaille. Cependant, il faut savoir qu’on n’avait pas d’épreuve olympique par équipe, mais on avait une épreuve aux Championnats du monde à la place : trois mois auparavant, on est venues en Chine disputer les Championnats du monde et on a gagné. Avec les filles, on est donc championnes du monde et dans notre tête, si cela avait été les Jeux Olympiques, on aurait été championnes olympiques. On a donc réussi le pari : c’est une médaille d’or, on entend la Marseillaise en Chine…

Du coup, cette année-là, j’atteins les quarts de finale des JO et je suis championne du monde. Il n’y a donc pas d’amertume parce que je reviens avec une médaille. Sinon, oui, les Jeux ont été un moment difficile car j’étais toujours revenue avec des médailles, mais ça s’appelle de l’expérience ! »

Vous avez remporté de nombreuses médailles par équipe. La compétition par équipe vous tient-elle particulièrement à cœur ?

« On peut dire que j’ai une double personnalité. L’escrime, c’est un sport individuel. Il faut donc de la pugnacité, de la détermination, il faut travailler, ne pas avoir peur de se faire mal… L’envie de se surpasser est là ! Je suis donc quelqu’un qui a priori fonctionne individuellement. En revanche, on a la chance trois jours après l’épreuve individuelle de faire une épreuve par équipe. Mes adversaires d’un jour deviennent alors mes coéquipières, avec un objectif commun. Comme on est un sport où on s’auto-élimine, ça fait plaisir de se regrouper et de construire une histoire. Et quand ça se finit avec la Marseillaise, c’est magnifique ! »

Vous êtes devenue mère d’une petite Leïlou en 2001. Avez-vous un moment douté de revenir à votre meilleur niveau après cette naissance ? Racontez-vous un peu votre retour à la compétition, conclu par une médaille d’argent aux Mondiaux cette même année ?

« Il faut savoir que si elle veut continuer sa vie sportive et connaître en même temps la vie de famille, la sportive doit faire un choix. Ce choix, c’est de s’arrêter. Lorsqu’on s’arrête et que derrière il y a une petite envie de reprendre, effectivement, des doutes se créent. Le corps se transforme et les rondeurs de la grossesse apparaissent pour avoir un très bel enfant…

Cela a été une très belle expérience. J’avais choisi de connaître les joies de la maternité et j’avais décidé d’accepter toutes les transformations dues à la maternité. Je n’étais donc pas en conflit, je n’avais pas peur de ne pas retrouver mon corps. Mais oui, j’avais pensé que je pourrais ne pas retrouver mon niveau d’escrime. Cependant, je partais du principe que j’avais déjà donné beaucoup à ce sport et que si je n’avais pas le niveau, j’arrêterais.

Finalement, ça a été un challenge. Ca a aussi été une année post-olympique où j’ai pu souffler et me repositionner. Parce que lorsqu’on travaille sur une olympiade, une fois arrivé à la fin du contrat, qu’on ait obtenu une médaille ou non, on est dans une période ressemblant à un chômage psychologique. C’est comme une mini dépression ! On se dit alors qu’il faut désormais un nouveau challenge, décider si on arrête ou si on continue, si on fait une « opération bébé »… Ca a été un moment où je me suis ré-oxygénée la tête. J’ai posé les armes et j’ai pris le temps de planifier ce que je voulais faire professionnellement. Et puis l’envie de reprendre l’escrime m’est revenue naturellement et très rapidement parce que ma fille faisait ses nuits très vite ! »

Vous êtes championne olympique, championne du monde, championne d’Europe, championne de France… Qu’est-ce qui vous pousse à être toujours aussi motivée à 38 ans ?

« Je me fais plaisir, mais ce qui me pousse à continuer, c’est que ma fille se fasse également plaisir. Elle évolue bien, elle a ses activités et elle est passionnée par ce qu’elle fait. Chaque personne a ses moments de liberté et d’évasion : on a des moments ensemble, des moments seuls. Et quelque part, c’est elle qui me dit : « je veux encore te voir sur les pistes ». Voilà, je me fais plaisir, je suis quatrième mondiale en m’adaptant avec le rythme de ma fille… Quand je n’aurais plus la passion ou l’envie de me faire mal à l’entraînement, j’arrêterais ! »

En juillet dernier, lors des Championnats d’Europe de Leipzig, vous avez remporté la médaille de bronze à la fois en individuel et par équipe. Considériez-vous cette compétition comme un objectif en soi ou plus comme une préparation pour les Championnats du monde, qui se disputent à Paris en novembre ?

« L’escrime est avant tout un sport européen. Nos Championnats d’Europe sont par conséquent aussi forts, voire plus forts que les Jeux Olympiques et les Championnats du monde. On retrouve la Russie, la Hongrie, l’Estonie, l’Ukraine, la Suisse, l’Italie… Pour nous, ce sont les meilleures nations, même s’il y a l’émergence des pays asiatiques. Du coup, nos Championnats d’Europe étaient très forts, d’autant plus que les pays n’envoient désormais plus leur équipe 2 : il y a une envie d’apposer sa signature au niveau de l’Europe.

Revenir avec deux médailles de bronze, c’était donc aussi dire : « vous voyez, on est là au niveau de l’escrime et de l’épée en France ! On est présentes à la fois en individuel et par équipe, sans être chez soi ». Maintenant, on va être chez nous pour les Championnats du monde et on a vraiment à cœur de faire mieux et de monter sur le podium. »

Pour finir, avez-vous déjà commencé à préparer votre reconversion ?

« L’escrime est un sport amateur, donc on ne parle en général pas de reconversion mais plutôt de « carrière professionnelle en parallèle ». Je cotise depuis 1993 donc ça commence à faire (rires) ! Quand j’arrêterai l’escrime, ma carrière professionnelle continuera tout simplement dans l’événementiel sportif, et aussi dans un domaine humanitaire. La vie est faite de rencontres, grâce auxquelles il y a eu des facilités, des opportunités et des concrétisations au niveau de mes objectifs dans le milieu professionnel. Je me fais plaisir et j’arrive à trouver un employeur qui me soutient, donc je suis tranquille. Et lorsque j’arrêterai, au lieu d’être à 50% ou 60%, je serai à 100% ! »

Merci beaucoup Laura pour votre gentillesse ! Bonne chance pour les Championnats du monde !

Remerciements aussi à Denis Goran Colovic pour son aide.

La carrière de Laura Flessel-Colovic en quelques lignes :

Spécialiste de l’épée, Laura Flessel-Colovic remporte ses premières médailles internationales lors des Championnats du monde de 1995, avec le bronze en individuel et l’argent par équipe. En 1996, pour la première apparition de l’épée féminine aux JO, elle devient double championne olympique à Atlanta (en individuel et par équipe). En 1998, elle brille lors des Championnats du monde avec le titre à la fois en individuel et par équipe. L’année suivante, elle remporte de nouveau le titre mondial en individuel.

Lors des Jeux Olympiques de Sydney, en 2000, elle obtient la médaille de bronze en individuel et se classe également 5e par équipe avec l’équipe de France. L’année suivante, elle donne naissance à sa fille Leïlou, et réussit l’exploit de remporter 4 mois plus tard la médaille d’argent des Championnats du monde. En 2004, Laura Flessel-Colovic se distingue de nouveau au Jeux Olympiques d’Athènes avec l’argent en individuel et le bronze par équipe. Après des nouvelles médailles aux Championnats du monde (le bronze en individuel en 2005 et 2006, l’or par équipe en 2005, 2006 et 2008), elle participe pour la première fois aux Championnats d’Europe en 2007 et décroche le seul titre qui lui manquait.

En 2008, elle participe à Pékin à ses quatrièmes JO mais est éliminée en quarts de finale. Depuis, elle a enrichi son palmarès aux Championnats d’Europe (bronze en individuel en 2009, bronze en individuel et par équipe en juillet 2010). A 38 ans, elle tentera de décrocher un nouveau titre mondial lors des Championnats du monde qui auront lieu en novembre à Paris.