Interview de Patrick Tabacco

(rugby)

Patrick Tabacco est un ancien rugbyman qui a été Champion de France à deux reprises et qui a disputé la Coupe du monde 2003 avec l’équipe de France. Dans cette interview, il nous parle de son vécu avec les Bleus, des différentes finales qu’il a jouées, de son expérience au Stade Français et de sa reconversion.

Patrick, vous avez participé à la Coupe du monde 2003 avec l’équipe de France. Quels souvenirs gardez-vous de cette aventure ?

« C’est quelque part l’aboutissement d’une carrière. Participer à une Coupe du monde, quand on est joueur de rugby, c’est l’objectif de tout professionnel. Accéder à l’équipe de France, c’est déjà bien, et être sélectionné pour une Coupe du monde, c’est encore mieux ! On est seulement trente joueurs à y participer et puis ça se fait une fois, deux fois dans une carrière… Certains joueurs en ont fait plusieurs, mais jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je puisse y accéder et y participer. »

Avez-vous mis du temps à digérer le fait d’être éliminé en demi-finales par l’Angleterre ?

« En fait, j’avais un statut un peu particulier puisque sur les trente joueurs, il y a obligatoirement des titulaires et des remplaçants. Moi, j’étais considéré comme remplaçant (c’était Imanol Harinordoquy qui avait le poste de numéro 8), donc j’ai aussi pu profiter des deux mois passés en Australie pour visiter un peu Sydney et les différentes villes dans lesquelles on était hébergé. Et la demi-finale, je n’y ai pas participé : j’étais dans les tribunes.

C’est vrai que l’objectif était d’arriver en finale. Gagner la Coupe du monde, c’était compliqué mais l’objectif de Bernard Laporte (alors sélectionneur de l’équipe de France, ndlr) était vraiment d’accéder à la finale. Donc cet échec a été mal vécu par tout le staff et bien sûr par les joueurs car quand on a le statut que l’équipe de France a aujourd’hui, on a les moyens d’être ambitieux et de vouloir être champion du monde. Donc cette année-là, en accédant à la demi-finale et en perdant, on n’avait finalement pas fait mieux que les autres équipes de France lors des Coupes du monde précédentes. »

Votre première sélection, en juin 2001 contre l’Afrique du Sud, est-elle votre meilleur souvenir avec les Bleus ?

« C’est un très bon souvenir puisque j’étais sélectionné contre toute attente, après avoir passé un an au Stade Français en tant que remplaçant. J’étais parti à la suite du désistement de plusieurs joueurs (notamment Thomas Lièvremont) et Bernard Laporte m’avait sélectionné en numéro 8 alors que j’avais une formation de 7, ce qui est quand même un petit peu différent au niveau du jeu. Je suis donc parti en Afrique du Sud au poste de numéro 8 et au premier match, j’ai été titularisé. C’était un poste que je ne connaissais pas trop, donc j’ai joué sans trop de repères, et finalement ça s’est très bien passé ! Je n’ai pas touché beaucoup de ballons sur ce match-là mais mon point fort qui était la touche a fait que j’ai gagné quelques gallons, qui m’ont permis d’être titulaire sur les matchs suivants. »

Au cours de votre carrière, vous avez joué trois finales de Championnat de France pour deux victoires (2003 et 2004). Parmi ces trois finales, quelle est celle qui vous a le plus marqué ?

« Elles sont différentes. La première était en 2000 avec Colomiers, contre le Stade Français, équipe avec laquelle j’avais signé quelques mois auparavant et que j’allais rejoindre après la finale. C’était donc une finale un peu particulière : j’allais jouer avec mon futur ancien club contre mon futur nouveau club ! Et puis pour Colomiers, accéder à la finale était quelque chose d’inespéré. Depuis quelques saisons, on avait beaucoup travaillé et on accède à cette finale un petit peu contre toute attente (le statut de Colomiers ces années-là faisait qu’on était rarement attendu et qu’on surprenait à chaque fois). On se retrouve donc en finale le 15 juillet avec un club considéré comme « banlieusard », de la banlieue de Toulouse. C’était donc une équipe de semi-professionnels qui rencontrait une équipe professionnelle. On joue avec tous les avantages qu’il y avait à ce moment-là à Colomiers : la convivialité, on n’avait plus aucune pression car les objectifs étaient largement dépassés, mais malheureusement on perd cette finale. Aujourd’hui, c’est un des grands regrets que j’ai : ne pas avoir pu inscrire le nom de Colomiers sur le Bouclier de Brennus. On perd de peu, de cinq points, alors que dans les dernières minutes on a une mêlée à cinq mètres de leur en-but. C’était une finale qui était largement à notre portée.

Après, les deux autres finales, je les ai vécues différemment parce-que quand on signe au Stade Français, Max Guazzini (président du Stade Français, ndlr) vous fait vite comprendre que vous êtes là pour être Champion de France et que si l’objectif n’est pas atteint, la saison est ratée. Les deux premières saisons, on ne fait rien de bien : on joue une finale de Coupe d’Europe en 2001 mais on la perd, et l’année d’après on ne fait rien du tout. Avec l’entraîneur Nick Mallett, on accède à ces finales du Championnat de France et là, quelque part, c’était notre travail d’être Champion de France. C’est bien de pouvoir inscrire son nom dans l’histoire du Bouclier de Brennus mais vu l’armada qu’il y avait au Stade Français, j’ai envie de dire que c’était logique !

« Logique », bien qu’en 2004, on accède aux playoffs sur le dernier match. On fait une saison très mitigée à cause de la Coupe du monde qui avait amputé l’équipe de nombreux joueurs, et nous les internationaux on était revenu au club au mois de décembre, alors qu’il a eu plusieurs défaites d’affilée et qu’il est classé huitième ou neuvième sur seize. Il fallait être huitième pour accéder aux playoffs, sinon c’était les playdowns, et malgré tout on arrive quand même à être champions de France. Dans cette équipe-là, il y avait un très gros potentiel. Il y a eu des remises en question permanentes mais il y avait le potentiel pour réagir. Ca, c’est vraiment très agréable : sentir qu’il y a une force dans une équipe qui, même si ça va mal, peut vous aider à relever la tête. »

Vous avez également été deux fois finaliste de la Coupe d’Europe. Est-ce un grand regret de ne pas avoir pu gagner ce titre ?

« Oui. Au delà du titre de Champion du monde, c’est vrai que le titre de Champion d’Europe est le titre qu’il me manque. On ne se souvient que du nom du vainqueur, malheureusement ! Avoir joué deux finales ne m’apporte rien du tout. C’est vrai que celle avec Colomiers contre l’Ulster (en 1999, ndlr) était un peu perdue d’avance parce qu’on avait vraiment été dominé. On jouait chez eux, à Lansdowne Road en Irlande, et puis ils avaient un niveau bien supérieur au notre… Par contre, la finale jouée contre Leicester au Parc des Princes avec le Stade Français (en 2001, ndlr) était vraiment à notre portée. On perd sur une erreur défensive à la fin du match, c’est vraiment dommage… Voilà, j’aurais bien aimé effectivement inscrire sur mon palmarès le titre de Champion d’Europe. J’ai celui de Conférence européenne gagné avec Colomiers, mais sinon je suis le champion des finales perdues ! »

Vous avez joué au Stade Français entre 2000 et 2004. Considérez-vous que c’est un club à part ?

« Un club à part, ça l’était puisqu’il était quand même avant-gardiste. Le professionnalisme est arrivé en 1995 et il est entré dans le Championnat de France par le Stade Français et le Stade Toulousain. Moi, avec Colomiers, on était considéré comme des semi professionnels jusqu’en 2000, avec une double activité, alors que certains clubs étaient déjà pros depuis cinq ans. Donc déjà, avant-gardiste sur le professionnalisme.

Un club à part aussi parce-que c’est le club de la capitale, avec tout ce qui va autour, avec un président un peu atypique avec un relationnel rare… Moi, si j’ai signé à Paris, c’était aussi un peu pour vivre les à-côtés que proposait le Stade Français. Ses paillettes m’attiraient énormément. J’ai passé quatre ans dans cette équipe, j’ai vu ce que je voulais voir et je suis reparti ravi ! »

Vous avez mis un terme à votre carrière professionnelle en juin 2008, et vous êtes reparti jouer en amateur à L’Isle Jourdain (dans le Gers). Etait-ce une envie ancienne de continuer le rugby et de revenir dans le club de vos débuts ?

« Alors non, ce serait mentir que de dire que j’avais anticipé cette fin de carrière-là. Au contraire, tout au long de ma carrière, je m’étais promis que le jour où je n’aurais plus le niveau de jouer en top 14, j’arrêterais tout simplement, car je ne voulais pas risquer quoi que ce soit au niveau inférieur. Je m’étais mis dans la tête qu’un joueur pro qui descendait en Fédérale était plus ou moins visé week-end après week-end. Mais aujourd’hui, je découvre que ce n’est pas du tout le cas. Certes, on est suivi, mais pas visé au risque de se faire agresser tous les week-ends !

Ca s’est fait un peu par la force des choses puisque ma carrière s’est arrêtée à cause d’une blessure récurrente au niveau des ischios-jambiers. J’avais eu une opération qui s’était bien passée mais il a fallu ré-intervenir pour enlever une petite pièce métallique qui se baladait dans le tendon, et l’intervention, au lieu de m’écarter des terrains pendant trois mois m’a écarté pendant six mois. Et à 34 ans, quand vous arrivez en fin de contrat et que vous n’êtes toujours pas opérationnel, on ne prend pas le risque de vous reconduire. C’est donc logiquement ce qui s’est passé à Castres.

L’objectif était de m’entraîner de mon côté et de rebondir comme joker médical. Du coup, j’ai tout déménagé à L’Isle Jourdain sur la ferme familiale. J’ai demandé au président de L’Isle Jourdain si je pouvais m’entraîner avec eux et il n’y a vu que du positif. Il m’a fait comprendre qu’il voulait que je prenne une licence amateur, qu’il profiterait de ma présence tant que je serais là et que je gardais ma liberté pour repartir à tout moment. Et puis les semaines ont passé et je me suis rendu compte qu’à 34/35 ans, il valait mieux travailler sur la reconversion et non repartir pour dix mois dans n’importe quel club, qui aurait été obligatoirement à un niveau plus faible que ce que j’avais connu. Donc voilà, ça a été un choix à un moment donné de rester sur L’Isle Jourdain et de travailler sur la reconversion.

Je prends beaucoup de plaisir à évoluer avec cette équipe puisque quelque part, je boucle la boucle : j’ai commencé là et je termine là. J’ai très apprécié, ça m’a permis de me réintégrer rapidement dans le tissu économique de la ville et puis ça me permet aussi de m’entretenir, de courir, de penser encore « rugby », de rester dans cet univers que j’ai connu et dans lequel je me suis fait un nom pendant vingt ans… »

A côté du rugby, comment se passe votre reconversion ?

« Pour la reconversion, j’ai deux axes principaux. Le premier, c’est ma société d’encadrement de maillots, KDM Sport. Sur le site dédié, kdmsport.com, on peut trouver tout ce qui est encadrement de maillots et mise en valeur d’objets sportifs pour tout supporter ou chef d’entreprise ayant des maillots dédicacés qui ont été portés et souhaitant les afficher au mur. Je leur mets sous verre. Dans ce cadre-là, je sors aussi un nouveau produit dont j’ai déposé le brevet l’été dernier et que j’affine avant de le sortir définitivement en boutique : c’est le « dédicadre », un kit à dédicace qui a pour but de mettre entre les mains des supporters tout ce dont ils ont besoin pour faire signer leurs joueurs préférés. C’est un kit composé de trois pièces : il y a le mini maillot du club, le cadre et le feutre. C’est un produit qui n’existait pas, qui séduit beaucoup les boutiques pour les supporters et qui intéresse aussi les directeurs marketing pour les clubs partenaires.

Ensuite, le deuxième axe, c’est la reprise de l’exploitation familiale. Elle est toute petite, trente hectares. Je reconvertis un jardin potager à louer, qui est à vingt minutes de Toulouse. J’ai trouvé l’idée assez intéressante de mettre à disposition des parcelles de 100 m² avec l’eau et tout ce dont les gens ont besoin pour cultiver leurs légumes. Je loue en fait des petites parcelles.

Et puis peut-être en troisième axe de travail que je développerai prochainement, le statut d’entraîneur. J’aimerais bien exercer dans le domaine qui a fait ma carrière, la touche, en mettant mes compétences de spécialiste de l’aérien au service d’un club, certainement professionnel. »

Merci beaucoup Patrick pour votre disponibilité et bonne chance pour la suite !

Crédit photos : stade.fr

La carrière de Patrick Tabacco en quelques lignes :

Evoluant au poste de troisième ligne aile, Patrick Tabacco commence à se distinguer au plus haut niveau avec le club de Colomiers, pour lequel il joue entre 1997 et 2000 et remporte le Bouclier européen en 1998. Il est également finaliste de la Coupe d’Europe en 1999 et finaliste du Championnat de France en 2000. Ensuite, il rejoint le Stade Français. Entre 2000 et 2004, il y remporte deux titres de Champion de France (en 2003 et 2004) et est une nouvelle fois finaliste de la Coupe d’Europe (en 2001).

Ses bonnes performances (en particulier dans sa spécialité, la touche) lui permettent d’être appelé en équipe de France. Sélectionné pour la première fois en janvier 2001 contre l’Afrique du Sud, il joue quelques matchs du Tournoi des six nations et connaît le sommet en étant sélectionné pour la Coupe du monde 2003. Au cours de cette compétition, il dispute quatre matchs, dont le quart de finale contre l’Irlande et le match pour la troisième place contre la Nouvelle-Zélande. La France finit quatrième de cette Coupe du monde. En tout, Patrick Tabacco compte 18 sélections en équipe de France.

Pour la suite de sa carrière, il rejoint Pau puis Castres, et est finaliste du Challenge européen en 2005. Ayant arrêté sa carrière professionnelle en juin 2008, il joue désormais dans le club amateur de L’Isle Jourdain, s’occupe de son exploitation familiale et de sa société d’encadrement de maillots, KDM Sport.