Interview de Stéphane Houdet

(handisport)

Lors des Jeux Paralympiques de Pékin en 2008, Stéphane Houdet a remporté la médaille d’or du double en tennis. Sa carrière est également marquée par six victoires en double en Grand Chelem. Dans quelques jours, il disputera l’Open d’Autralie pour défendre sa place de numéro 2 mondial de simple et étoffer encore un peu plus son palmarès.

Stéphane, vous avez remporté la médaille d’or en double avec Michaël Jeremiasz lors des Jeux Paralympiques de Pékin en 2008. Considérez-vous que c’est alors un rêve qui s’est réalisé ?

« Oui, tout à fait ! J’avais deux objectifs pour les Jeux de Pékin : les médailles d’or en simple et en double. En perdant tous les deux en quarts-de-finale du simple, le rêve qui nous restait avec Michaël était d’aller jusqu’au bout de l’aventure du double. Et c’est ce qui s’est passé ! C’était vraiment un rêve qui se réalisait ! En plus, ma famille et celle de Michaël étaient là. Je pense d’ailleurs que le fait d’avoir cette médaille à deux était encore mieux que si on l’avait eue chacun dans notre coin. »

Cette finale des Jeux avait été interrompue la veille à cause de la pluie. Le fait de devoir disputer cette finale sur deux jours vous a-t-il perturbé ? Comment avez-vous géré cela ?

« Je voulais finir le soir parce que j’étais dans un état d’excitation positif pour le sport, avec l’adrénaline qui nous avait « dopés » toute la journée. En plus, on avait gagné le premier set facilement et on jouait bien. Mais Michaël, qui est plus un rouleur que moi, était vraiment gêné par les gouttes d’eau qui se mettaient sur le revêtement du fauteuil et il m’a assez vite dit : « non, je ne peux pas, ce n’est pas possible ». Je me suis donc rangé à son avis. Il fallait mieux qu’on soit sur la même longueur d’onde et qu’on recommence le lendemain, même si c’était décevant. On savait qu’on allait avoir une nuit à gérer mais comme on était fatigué, c’était bien. Surtout, ce qui a été magique, c’est qu’on est arrivé le lendemain en plein soleil dans un stade comble alors que la veille, les spectateurs commençaient à partir car il était 22h30 ou 23h. C’était génial ! »

Lors de l’épreuve du simple, vous avez été éliminé en quarts-de-finale. Avec un peu de recul, que vous a-t-il manqué pour obtenir une deuxième médaille lors de ces Jeux ?

« Je suis passé à côté de ce match. Je crois que je n’avais perdu qu’une seule fois dans ma carrière contre ce joueur avant d’arriver aux Jeux. On sait que c’est un joueur qui est capable de sortir un match et il se trouve qu’il m’a sorti LE match.

Ce qui m’a manqué, c’était une prise de repères. C’était la première fois que je jouais sur le cours central et il était un peu moins usé que les autres. J’ai mis un peu de temps à m’adapter à un rebond fusant, surtout contre un joueur qui m’agressait beaucoup. Une autre chose toute bête pour laquelle j’ai mis du temps à m’adapter concerne le domaine visuel : on a joué avec un filet de simple, c’est-à-dire sans les poteaux du double sur les côtés. Or, le filet a une importance dans nos repères visuels. Je ne m’en suis peut-être pas rendu compte tout de suite. Je faisais beaucoup de fautes en latéral, alors que j’imaginais jouer dans la zone de limite couloir.

Pourtant, le match avait commencé fort : j’avais tranquillement remporté un jeu sur mon service. Mais derrière, j’ai tout le temps été en train d’essayer de trouver ma roule et mon plan de frappe, et ça ne passait jamais. A chaque fois, je me disais : « bon allez, c’est parti ! », mais ça n’est jamais parti et j’ai perdu le match trop vite. »

Il s’agissait de vos premiers Jeux Paralympiques. Mis à part vos compétitions, qu’est-ce qui vous a marqué lors des ces Jeux de Pékin ?

« Ce qui est extraordinaire pour ceux qui ont vécu les Jeux, c’est tout ce qui se passe dans le village olympique. Il y a toutes les nations et c’est une petite communauté qui vit dans un village où il n’y a pas d’argent. On va chez le coiffeur, chez l’opticien, chez le médecin, on va au restaurant, on va boire un coup : il n’y a pas de transactions. Bien sûr, on sait qu’il y a derrière des partenaires ! Mais entre les individus, la motivation est tournée autour d’une lutte sportive. C’est assez impressionnant de se retrouver avec les Américains à côté des Iraniens, des Irakiens, des Français, des Tunisiens, des Australiens… On se sent citoyen du monde, presque sans frontière, même si chaque délégation a son immeuble séparé. On sent qu’il se passe quelque chose. C’est très sympa à vivre ! »

Votre handicap remonte à un accident de moto en 1996. Auparavant, vous étiez déjà un joueur de tennis. A quel moment et dans quelles conditions avez-vous décidé de vous lancer dans le tennis handisport ?

« En fait, mon accident et donc aussi ma carrière sportive se sont passés en deux temps (je ne le savais pas au départ : j’ai été amputé huit ans plus tard). Au moment où j’ai eu mon accident de moto, on a d’abord essayé de conserver ma jambe. J’ai eu besoin de faire quelque chose de nouveau. Je suis parti dans le golf et j‘ai progressé dans mon jeu jour après jour. Comme je n’avais pas de repères, c’était vraiment très motivant.

Ensuite, il y a eu une rencontre magique : je faisais les circuits européens de golf et j’ai eu la chance de jouer un jour avec le footballeur Johan Cruyff, qui est fan de golf. A ce moment-là, ça faisait deux ans que j’étais numéro un de handigolf en Europe et je rêvais d’un circuit mondial. Il m’a dit : « c’est une très bonne idée, tu vas travailler avec nous sur le sujet ». Très vite, lui et son associé m’ont expliqué : « on ne va pas réinventer la chose, comme on est déjà très investi dans le tennis en fauteuil roulant, tu vas voir comment ça s’y passe et on en fera juste un copier/coller pour le circuit mondial de golf ».

Je suis donc parti voir mes premières épreuves de tennis en fauteuil roulant et je suis alors retombé dans mes premières amours et dans le tennis que j’aimais tant. J’ai vu un peu le niveau de jeu et ça me paraissait accessible. En plus, j’allais me faire amputer le mois suivant, donc je savais que je n’allais pas pouvoir jouer au golf pendant un an (finalement, il se trouve que ce sera moins). Du coup, je me suis dit que quand j’allais être en fauteuil dans mon centre de rééducation, j’allais apprendre à le manier et essayer de taper des balles de tennis. C’est ce qui s’est passé ! »

Cela a-t-il été particulièrement difficile de se réadapter à jouer au tennis ?

« Oui, cela a été très compliqué. Une fois qu’on est assis dans le fauteuil, on ne sait pas où mettre la raquette ni comment se déplacer. On regarde les cours d’à côté, on se souvient à peu près de comment on jouait mais en fait, on ne touche plus la balle. C’est donc très frustrant ! Mais en même temps, comme j’étais dans une phase de rééducation et que je ne pouvais de toute façon pas jouer au golf, j’étais quelque part un peu contraint et ça me servait aussi de motivation. Je n’avais pas le choix, alors au début, je me brûlais les mains, je me faisais des ampoules, j’essayais de jouer avec mes gants de golf… Et puis j’ai commencé très rapidement à servir, à pouvoir faire des retours. Je me suis alors rendu compte que mon niveau de jeu debout me permettait d’envisager de faire de belles choses, en particulier de réaliser mon rêve de participer aux Jeux ! »

Vous avez gagné au moins une fois chaque tournoi du Grand Chelem en double. De tous ces titres du Grand Chelem, quelle est la victoire qui vous a le plus marqué ?

« C’est peut-être paradoxal, mais c’est Wimbledon qui m’a le plus marqué. C’est le seul tournoi du Grand Chelem pour lequel on ne joue pour l’instant qu’en double (car on pense que c’est compliqué de gérer un match de simple étant donné que les fauteuils sont très freinés sur l’herbe). Du coup, le prestige de ce Grand Chelem pour chacun des joueurs est de gagner cette épreuve. Ensuite, c’est retransmis et commenté en direct sur la BBC, et dans la foulée, on est interviewé en conférence de presse. On n’avait pas forcément eu cela ailleurs auparavant. Pour toutes ces raisons, je dirais donc Wimbledon ! »

En simple, vous n’avez en revanche pas encore remporté de Grand Chelem, malgré plusieurs finales jouées. Est-ce une grande frustration ?

« On peut le voir de deux manières. C’est sûr que ça pourrait être une frustration, surtout que j’ai eu deux balles de match en finale de l’Open d’Australie en janvier 2010. Mais en même temps, je relativise : ça ne fait que cinq ans que je joue au tennis en fauteuil, donc je me dis que le fait d’avoir accédé à des finales en simple contre des joueurs qui jouent depuis de nombreuses années m’ouvre de belles perspectives, même si je suis plus âgé que certains. C’est dommage de ne pas avoir gagné ces finales, mais cela veut quand même dire que j’étais présent ! »

Vous êtes l’actuel numéro 2 mondial en simple et numéro 1 mondial en double. Ces excellents classements vous ajoutent-t-ils de la motivation pour les Jeux Paralympiques de Londres 2012 ? Vous êtes-vous déjà fixé des objectifs ?

« Je repars sur les mêmes objectifs en termes de médailles. Mais plus que des objectifs en termes de résultats, j’essaie de me fixer des objectifs en termes de possibilité de me retrouver dans la situation de gagner et de donner le meilleur de moi-même. L’objectif est de bien jouer et quand on joue bien, on gagne.

Le bon calcul est de jouer chaque coup à 100% et de passer les tours le plus rapidement possible pour être en forme dans le dernier carré. En effet, on joue dans chaque grande épreuve à la fois en simple et en double, contrairement aux joueurs debout. Mine de rien, je pense que pour les Jeux de Pékin, cela aurait été difficile de faire le doublé si Michaël, ou moi, ou les deux, avions passé des tours. C’est difficile d’être concentré et de donner le meilleur sur les deux épreuves. Par exemple, un joueur debout a le temps d’être relâché dans la préparation du coup, surtout au niveau des bras. Alors que le joueur assis vient de finir sa poussée avant de jouer la balle, donc il est encore en activité musculaire et le temps de relâchement est très court. C’est difficile d’enchainer ! »

Merci beaucoup Stéphane ! Bonne chance pour l’Open d’Australie !

La carrière de Stéphane Houdet en quelques lignes :

Suite à un accident de moto en 1996, Stéphane Houdet débute le handisport par le golf, dont il devient numéro un européen en 2003 et 2004. Il décide ensuite de se lancer dans le tennis en fauteuil.

Il remporte son premier tournoi du Grand Chelem en double en 2007 à Roland Garros. En 2008, lors des Jeux Paralympiques de Pékin, il remporte la médaille d’or en double avec Michaël Jeremiasz. Il avait été auparavant éliminé en quarts-de-finale du simple.

Il complète ensuite son palmarès en double : en 2009, il remporte Roland-Garros, Wimbledon et l’US Open alors qu’en 2010, il gagne l’Open d’Australie et Roland-Garros. En simple, il a pour l’instant été trois fois finaliste (à l’Open Australie en 2009 et 2010 et à Roland-Garros 2009). Actuellement âgé de 40 ans, Stéphane Houdet est classé numéro 1 mondial de double et numéro 2 mondial de simple.

Pour en savoir plus sur Stéphane Houdet, visitez son site officiel : stephanehoudet.com