Interview de Thierry Roland

(journaliste sportif)

Thierry Roland est sans aucun doute le plus connu des journalistes sportifs français. Son duo avec Jean-Michel Larqué a marqué plusieurs générations d’amoureux du ballon rond. Depuis son départ de TF1 en 2005, il officie sur les chaînes du groupe M6. En exclusivité pour interviewsport.fr, Thierry Roland se livre dans cette longue interview sur sa carrière, marquée par plus de 1300 matchs de football commentés.

Thierry, vous êtes en quelque sorte « la voix du football français ». Est-ce une fierté particulière d’être probablement le journaliste sportif le plus connu en France ?

« Oui, certainement. Je pense que la durée est quelque chose d’important dans les métiers de télévision. J’ai commencé à la radio en 1955 : ça fait quand même un joli laps de temps. J’ai suivi ma première Coupe du monde en 1962 et celle de 2010 était ma treizième. Ca fait beaucoup de chiffres, mais ça veut dire quelque chose.

Et puis j’attache beaucoup d’importance aux rapports avec les téléspectateurs. D’une manière générale, les rapports que j’ai eus avec les gens ont toujours été excellents. Même encore aujourd’hui, où cela fait maintenant six ans que je ne suis plus sur TF1 (que j’ai quitté à la fin de l’année 2004) ! Si je n’ai pas entendu des milliers de fois : « comment on vous regrette Thierry », « les matchs de foot ne sont plus pareils maintenant que vous n’êtes plus là »… Cela me touche évidemment beaucoup lorsque les gens me disent ça !

Vous parliez de la célébrité et de la popularité : je pense que dans le métier qui est le notre, c’est quelque chose d’important que les gens soient contents du travail que l’on effectue. Je dis « on » parce que je m’associe avec Jean-Michel Larqué : on a fait pas loin de vingt-cinq ans ensemble. C’est un très long bail, et ceci explique peut-être cela ! »

De quelle façon vous préparez-vous avant de commenter un match ?

« C’est une préparation de tous les jours. Vous savez, je suis tombé dans le football quand j’étais tout petit et aujourd’hui, alors que je suis quand même un monsieur d’un certain âge, je suis toujours dedans. Il faut être au courant et suivre tout ce qui se passe, en France et à l’étranger. Il faut lire beaucoup de choses qui sont écrites sur le football et sur le sport. C’est ce que je fais. Je commence ma journée en lisant les journaux le matin et puis je lis les hebdomadaires et les mensuels qui paraissent sur le football. Et cela, que ce soient des journaux français ou étrangers, bien sûr ! »

Vous avez commenté la Coupe du monde 1998 sur TF1, et notamment la finale France-Brésil. Racontez-nous un peu comment vous avez vécu ce match historique en tant que commentateur ?

« Quand on fait le métier que je fais et que d’abord, on a la chance d’avoir la Coupe du monde en France, c’est quelque chose de très important. Que dans cette Coupe du monde en France, l’équipe nationale arrive en finale, c’est quelque chose de formidable ! Qui plus est contre la meilleure équipe du monde, ce qui rajoute encore un petit plus à cet événement. Et qu’à la sortie, l’équipe de France gagne facilement, c’est évidemment quelque chose d’assez formidable à vivre !

Ca a été une journée exceptionnelle. La ferveur qui s’est emparée de tout le pays dans les jours qui ont suivi sortait vraiment de l’ordinaire. On n’avait jamais connu une telle liesse en France depuis la libération de la France par les Alliés en 1945 ! »

En avril 2010, vous avez publié le livre « Mes 13 coupes du monde » (Editions du Rocher). Mis à part la victoire de l’équipe de France en 1998, quelle est l’édition qui vous a le plus marqué ?

« Déjà, il y a un match qui sort de l’ordinaire pour moi et qui est le match le plus extraordinaire que j’ai vécu, c’est la demi-finale de Séville en 1982. Ca a été un match vraiment exceptionnel à tout point de vue, avec tout ce qui s’est passé autour de ce match ! Pas seulement l’agression de Schumacher à l’encontre de Patrick Battiston. Mais le fait par exemple que l’équipe de France mène 3 à 1 à un petit quart d’heure de la fin de la prolongation, qu’elle soit rattrapée et qu’elle soit battue aux tirs aux buts… C’était la première fois qu’on avait recours aux tirs aux buts dans un match de Coupe du monde. Ce match France-Allemagne restera célèbre aussi dans l’histoire de la Coupe du monde à cause de cela. Sans chauvinisme aucun, je crois aussi que l’équipe de France ne méritait pas de perdre ce match-là. Elle aurait dû le gagner. Mais on n’avait pas encore cette culture de la gagne. A 3 à 1 à seize minutes de la fin de la partie, on doit dégager dans les tribunes. Mais ça, on ne savait pas le faire : ce n’était pas dans la nature et dans les gênes de l’équipe de France. Alors vous voyez, sur le plan match, c’est celui-là !

Sur le plan Coupe du monde en tant que Coupe du monde, celle que j’ai préférée est celle de 1970. J’avais été viré de l’O.R.T.F. à l’issu des événements de mai 1968, comme pas mal de mes collègues, et j’avais été repris environ un an et demi après à France Inter. J’ai donc couvert la Coupe du monde de 1970 pour la radio. J’ai eu la chance de suivre le Brésil du départ à l’arrivée, c’est-à-dire depuis le premier match que les Brésiliens ont fait contre la Roumanie jusqu’à la finale contre l’Italie. Il y avait cette année-là une équipe du Brésil vraiment exceptionnelle. Il y avait pratiquement une immense star à chaque poste. Et il y avait un garçon comme Pelé, que je considère comme le plus grand footballeur que le monde ait produit à ce jour. Il était dans une forme exceptionnelle et il a survolé cette Coupe du monde et emmené l’équipe du Brésil au succès. Alors vous voyez, cette Coupe du monde de 1970 est pour moi une Coupe du monde un petit peu spéciale ! »

Votre carrière de commentateur est en grande partie marquée par votre collaboration avec Jean-Michel Larqué, avec qui vous avez travaillé entre 1979 et 2004. Avez-vous senti dès le début que votre duo pourrait durer aussi longtemps ?

« Non, parce que cela ne s’était jamais produit. Je crois d’ailleurs que c’est quelque chose qui ne se reproduira jamais plus. La télévision a changé, le monde évolue et je ne suis pas sûr qu’il y aura encore des longues carrières comme ça.

Mais il est vrai que lorsque Robert Chapatte a engagé Jean-Michel Larqué pour qu’on travaille ensemble, je le connaissais très bien depuis longtemps. J’avais suivi toute l’épopée des Verts et j’avais de très bons rapports avec lui, comme j’avais du reste de très bons rapports avec tous les joueurs de Saint-Etienne de cette époque, qui sont devenus des amis et qui le sont encore aujourd’hui. Alors c’est sûr que je me doutais que la mayonnaise allait prendre, mais je ne pensais pas que cela allait prendre si vite et que cela allait durer aussi longtemps.

Mais d’après ce que m’ont dit les gens (comme je vous le disais avant, j’attache beaucoup d’importance aux relations avec les téléspectateurs), ils n’étaient pas lassés. Ils souhaitaient que cette collaboration continue et ils n’ont pas très bien compris pourquoi on m’a poussé vers la sortie en 2004, alors que j’avais déjà dépassé l’âge de la retraite depuis pas mal d’années. Tout comme j’avoue ne pas avoir compris pourquoi TF1 s’est séparé de Jean-Michel Larqué cette année. Je pense que c’est une erreur parce que Jean-Michel est pour moi le meilleur consultant qu’il y ait eu dans le monde du football, et je pense qu’il le restera longtemps ! »

Votre carrière est d’une longévité exceptionnelle. Y-a-t-il cependant un moment en particulier qui reste pour vous comme un très mauvais souvenir ?

« Il y a eu des événements tragiques, comme la finale de la Coupe d’Europe du Heysel entre la Juventus et Liverpool ou la catastrophe de Furiani quelques années plus tard. C’étaient deux matchs où on était en direct avec Jean-Michel et qui nous ont évidemment énormément marqués tous les deux. Le football, ça doit être la joie, pas la détresse qui entraîne la mort de gens qui sont venus voir un match de foot. Ca a été des soirées difficiles.

En ce qui me concerne, il y a eu quelques polémiques qui sont arrivées ça et là. Mais c’est ma nature : quand j’ai quelque chose à dire, je le dis. Je ne suis pas langue de bois et je crois que c’est une des raisons pour lesquelles j’ai duré aussi longtemps : les gens aiment bien que quand quelqu’un a quelque chose à dire, il le dise, et que ce ne soit pas Pierre, Paul ou Jacques qui le dise à sa place. Je l’ai fait chaque fois que je me suis assis derrière un micro pour commenter un match. Pas seulement un match d’ailleurs, car j’ai fait beaucoup de sports : j’ai quand même couvert onze Jeux Olympiques, de Rome 1960 à Athènes 2004. Tous ces épisodes, les matchs de boxe ou les épreuves olympiques que j’ai commentées comme l’athlétisme, ont fait que j’ai eu des situations difficiles à gérer, mais je l’ai toujours fait en mon âme et conscience.

Il y a eu quelque fois des polémiques, mais je ne regrette absolument pas ce que j’ai dit, dans quelque situation que ce soit. Peut-être que c’était un petit peu fort lorsque j’ai traité M. Foote de « salaud » (lors de France-Bulgarie, match qualificatif au Mondial 1978, ndlr). Mais il y avait une telle différence entre la première mi-temps qu’il avait arbitrée et la seconde que j’ai cherché un mot fort, qui était dans le dictionnaire, et c’est celui-là qui m’est arrivé à l’esprit ! »

En octobre 2005, vous avez rejoint le groupe M6 pour y commenter les matchs de football. Avez-vous considéré cela comme une revanche vis-à-vis de TF1, qui avait mis fin à votre collaboration quelques mois plus tôt ?

« Non, pas du tout ! C’est aussi un de mes traits de caractères : je ne suis pas du tout revanchard. J’ai trouvé que TF1 ne s’était pas très bien conduit vis-à-vis de moi, point final. C’est une époque qui est terminée, voilà !

L’année dernière, un sondage a été fait. C’était donc cinq ans après mon départ de TF1, et il y avait 72% des sondés qui souhaitaient que le tandem entre Jean-Michel Larqué et moi se reforme. C’est quand même quelque chose d’assez fort et d’assez puissant. Mais je n’ai aucune revanche et je suis toujours en bons termes avec ceux qui m’ont poussé vers la sortie, en l’occurrence Patrick Le Lay et Etienne Mougeotte. »

Au cours de votre carrière, vous avez également couvert de nombreuses éditions des Jeux Olympiques. Quels sont les souvenirs les plus marquants que vous en gardez ?

« Dans le sport, je pense qu’il n’y a rien de plus beau que l’athlétisme au plus haut niveau. Et le plus haut niveau de l’athlétisme, c’est évidemment les JO : tout champion rêve un jour d’être champion olympique.

Je suis assez « cocorico ». Je fais partie des gens que la Marseillaise transporte, et quand elle arrive sur des Jeux Olympiques pour consacrer la victoire de tel ou tel athlète homme ou femme français, c’est quelque chose que j’ai du mal à oublier. C’est pour cela que je dirais les victoires françaises aux Jeux Olympiques. Mais aussi aux Championnats du monde ou même aux Championnats d’Europe, parce que c’est déjà difficile d’être le meilleur de son continent. Je retiens donc toutes les victoires françaises qui sont intervenues, mais aussi des places. Par exemple, aux premiers Jeux Olympiques que j’ai suivis à Rome en 1960, Michel Jazy a terminé deuxième derrière Herb Elliott, qui était un coureur fantastique (il a passé toute sa carrière en n’étant jamais battu sur 1500 m ou sur le mile). Terminer deuxième derrière un type comme ça, c’était déjà une victoire en soi. Sinon, les victoires de Marie-José Perec aux Jeux Olympiques en 1996 et 1992, de Galfione, de Guy Drut à Montréal, ce sont des moments que je n’oublierai jamais ! »

Etes-vous optimiste concernant le futur de l’équipe de France ? La voyez-vous briller à l’Euro, dans deux ans ?

« Je suis optimiste mais je pense qu’il faudra un petit peu de temps. Il y a eu un mal considérable qui a été fait à cette équipe de France, dont le paroxysme a été atteint avec ce qui s’est passé en Afrique du Sud au mois de juin. Je pense que tout le monde est coupable. Pas uniquement Raymond Domenech, bien que ce soit à mon avis le coupable numéro 1. Mais les joueurs et les dirigeants du football français sont grandement coupables eux aussi. Il va falloir remettre tout cela d’aplomb. Fort heureusement, on est tombé sur Laurent Blanc, qui est un Monsieur que j’estime énormément. C’est exactement l’homme qu’il fallait pour arriver après un tel cataclysme. Il a déjà commencé à remettre l’équipe de France sur de bons rails et je pense qu’il va continuer la saison prochaine.

Maintenant, je me garderai bien de vous dire que l’équipe de France sera championne d’Europe en 2012 en Pologne et en Ukraine. Mais j’espère qu’elle donnera une image qui sera différente de celle donnée lors de la Coupe du monde. J’étais en Afrique du Sud et on a été la risée du monde entier : pas uniquement des sportifs, mais même des gens qui ne s’intéressaient pas au sport ! Quand ils ont vu le comportement et ce qu’est devenue une équipe qui avait été championne du monde une dizaine d’années plus tôt, croyez-moi, cela fait vraiment très mal ! On était vraiment tombé au fond du seau et il va falloir quand même un petit peu de temps pour rebâtir une sélection forte. Mais je pense que Laurent Blanc est l’homme de la situation et qu’il peut y arriver. »

Avez-vous planifié une date de fin de carrière ?

« Non. J’ai toujours dit que c’était ridicule de pousser les gens à la retraite à l’âge de 65 ans parce que vous avez des types de 65 ans qui sont de jeunes hommes, et vous avez des types de 30 ans qui sont des « vieux cons ». C’est très différent, on ne peut pas faire de généralité. Je pense qu’il faut laisser à chacun son libre arbitre.

A l’été 2011, j’aurais 74 ans. J’espère que je pourrais encore continuer quelques années. Après cette Coupe du monde ratée en Afrique du Sud, j’ai en ligne de mire celle au Brésil dans trois ans et demi, qui a mon avis va être formidable. Et j’espère bien en être ! »

Merci beaucoup Thierry pour votre gentillesse et votre disponibilité !

Crédit deuxième photo : Charles Platiau (Reuters)

La carrière de Thierry Roland en quelques lignes :

Thierry Roland débute sa carrière à 18 ans à la radio, au service des sports de la RTF puis de l’ORTF. Il passe ensuite à la télévision et commente sa première Coupe du monde en 1962 au Chili. Après un passage à France Inter, il retrouve la télévision sur Antenne 2 en 1975. A côté du foot, il couvre de nombreuses éditions des Jeux Olympiques (de Rome 1960 à Athènes 2004).

Sa collaboration avec Jean-Michel Larqué commence en 1979. Ce duo durera jusqu’en 2004 et commentera de nombreuses Coupes du monde et Euros. C’est en 1984 que le tandem quitte Antenne 2 pour TF1. Sur la Une, Thierry Roland anime également pendant plusieurs années le magazine Téléfoot. En novembre 2004, il commente son dernier match de l’équipe de France pour TF1. Sa toute dernière rencontre pour la Une est la finale de la Coupe de France qui a lieu en juin 2005.

En octobre 2005, il rejoint le groupe M6. Il y commente notamment une partie des matchs de la Coupe du monde 2006 et deux matchs de l’équipe de France lors de l’Euro 2008. En avril 2010, il publie le livre « Mes 13 Coupes du monde » (Editions du Rocher). Aujourd’hui, Thierry Roland officie toujours chez M6 et W9 et a commenté en tout plus de 1300 matchs de football.

Pour connaître les analyses de Thierry sur le football, visitez son blog officiel : thierryroland.m6blog.fr