Interview de Yifang Xian

(tennis de table)

Yifang Xian est devenue vice-championne d’Europe 2012 et a ainsi marqué l’histoire du tennis de table français en devenant la première pongiste tricolore à remporter une médaille en simple. Nous l’avons longuement rencontrée à l’INSEP. L’occasion de revenir notamment sur ses participations aux Jeux Olympiques 2008 et 2012.

Yifang, tu as participé pour la première fois aux Jeux Olympiques en 2008 à Pékin, où tu as été éliminée au deuxième tour. On imagine que cela a été un événement particulier pour toi étant donné que tu es née en Chine ?

C’était la première fois que je participais aux JO et j’avais bien sûr un sentiment particulier à Pékin car c’était dans le pays où je suis née. Au début, j’avais un peu de mal à me concentrer parce que je ne savais pas comment le public allait réagir. Mais les gens sont ouverts et c’est le sport qui compte pour eux. En tant que naturalisé, on a plus de soutien que les autres sauf bien sûr quand on joue contre la Chine. Mes parents sont venus voir mes deux matchs. Ils ont été très contents et fiers de voir une fois leur fille aux JO !

Tu es née en Chine et tu as été naturalisée française par décret en 2005. Tu confirmes que les entraînements dans ces deux pays sont vraiment très différents ?

Oui, les systèmes d’entraînement sont différents. En Europe, on commence le tennis de table pour s’amuser. Les enfants ne sont pas prêts à s’entraîner pour un objectif à long terme ou pour devenir des champions. L’objectif de l’entraîneur est que les enfants s’amusent bien. S’ils progressent, tant mieux, mais s’ils ne progressent pas, on ne les force pas.

En Chine, le premier objectif est de bien travailler. S’amuser n’est pas une notion présente dans la salle de tennis de table. On fait les choses sérieusement ou on ne les fait pas. Les Chinois ont donc une technique plus solide qu’en Europe. Ils forment les joueurs champions alors qu’en Europe, on attend que des talents sortent et on les forme ensuite. Et puis le principe en Chine, c’est que le champion forme le futur champion alors qu’en France, c’est la politique et le diplôme qui comptent dans le tennis de table. Ce sont différentes cultures.

En 2009 et 2010, tu as été éloignée plus d’un an de la compétition à cause d’une blessure au coude. Raconte-nous un peu comment tu as vécu cette période difficile ?

Cela a été une période difficile à la fois dans ma carrière mais aussi dans ma vie personnelle car mon père est décédé à ce moment-là. Au début, cela n’était pas prévu que la blessure dure un an et demi. On a essayé tous les types de soin et après on a décidé d’opérer. Au bout d’un moment, j’étais découragée car je ne savais pas quand j’allais guérir.

Quand on est athlète de haut niveau, on a peur de ne pas revenir. Pendant qu’on est blessé, les concurrents s’entraînent deux fois par jour. De plus, on n’a qu’un seul objectif en tant qu’athlète, c’est d’avancer. On ignore donc les études et la reconversion. Quand on est longuement blessé, on se demande aussi ce qu’on va faire après. Je n’étais vraiment pas bien et j’ai vu des psychologues. J’ai passé un diplôme pour être entraîneur national. Ça m’a enlevé un peu de pression.

J’ai beaucoup souffert durant cette année et demi mais ça m’a beaucoup appris pour ma vie. Je vois les choses différemment et j’ai plus de confiance qu’avant. Avec le recul, c’est cette période-là qui m’a fait me qualifier pour mes deuxièmes JO et gagner une médaille (argent aux Championnats d’Europe 2012, première médaille française en simple dame depuis 1958).

L’année dernière, tu as atteint le troisième tour des Jeux Olympiques de Londres. Cette performance était-elle une satisfaction pour toi ?

Oui. J’étais déjà très contente de revenir de blessure. Je suis très fière de ma performance aux JO. Mon premier tour était contre Sarah Hanffou, qui était avant en équipe de France. C’était dur de jouer contre une copine avec qui j’ai participé à beaucoup de compétitions par équipe. Le deuxième tour était contre la numéro 24, Rim Yong Sun, une Coréenne. C’était une défenseuse, un style de jeu que je n’aime pas. Je l’ai battue grâce à mon expérience des compétitions et à ma force mentale. C’est très dur de faire une performance aux JO car tout le monde s’est beaucoup préparé. A Londres, j’ai fait mieux qu’à Pékin. Je n’ai pas de regrets.

Quels souvenirs gardes-tu de ces Jeux Olympiques de Londres ?

Les JO à Londres étaient magnifiques mais pas aussi grandioses qu’à Pékin. J’adore ce genre de compétitions parce qu’on voit des athlètes de différentes disciplines. On sentait une grande famille : on était dans le même immeuble et on se soutenait entre les différentes disciplines. Cette compétition est bien sûr le rêve de tous les athlètes de haut niveau !

En 2012, tu es aussi devenue vice-championne d’Europe, remportant ainsi la première médaille individuelle d’une pongiste française. As-tu alors senti que tu marquais l’histoire du tennis de table français ?

A vrai dire, je n’ai pas réalisé sur le moment. J’étais contente de gagner mais je n’ai pas senti que j’écrivais l’histoire chez les filles. Deux jours après, comme tout le monde m’en parlait, je me suis dit qu’en effet, ce n’était pas mal du tout ! Pendant ma blessure, j’avais envie d’arrêter mais il me manquait quelque chose. Avoir participé aux JO était très bien mais il manquait quelque chose dans le palmarès pour finir ma carrière ! Alors je me suis battue comme une folle pour revenir après ma blessure. J’ai impression d’avoir réussi quelque chose de grand. J’en suis très fière. Tous mes sacrifices et mon investissement pendant toutes ces années ont enfin porté  leurs fruits !

Tu as suivi une formation pour devenir entraîneur. Les nouvelles connaissances apprises avec cette formation t’ont-t-elles amenée à changer ton entraînement ou ta préparation en tant qu’athlète ?

Concernant l’entraînement, oui. Par contre, la compétition est plus une question de mental. La formation m’a aidée à voir plus large notamment pour la récupération, la gestion des blessures, la préparation physique et le planning d’entraînement. J’essaie d’appliquer la théorie dans la pratique. Je connaissais ces points-là mais la formation m’a amenée à plus mettre l’accent dessus.

Tu as commencé l’année 2013 en étant 47e mondiale et tu es actuellement classée 86e mondiale. Le fait de descendre au classement t’inquiète-t-il ?

Non, pas du tout. J’ai déjà passé la phase de faire beaucoup de compétions pour avoir plus de points. Pour moi, le classement mondial est motivant mais n’est pas si important. Ce sont les résultats et les médailles qui comptent. Etant donné mon expérience des terrains et comme je souhaite être prudente étant donné ma blessure au coude, on a travaillé plutôt la qualité que la quantité d’entraînements. Je me suis focalisée sur les aspects stratégiques et tactiques du jeu. Je souhaite me concentrer sur les compétitions internationales et les compétitions majeures, comme je le fais depuis 2010, y obtenant ainsi de meilleurs résultats.

Tu as actuellement 36 ans. As-tu déjà une idée de quand tu arrêteras ta carrière ? Envisages-tu de disputer les Jeux Olympiques de Rio en 2016 ?

J’ai déposé ma candidature pour être entraîneur national en mars car des postes se libéraient avec l’arrivée du nouveau DTN. Mais malheureusement, même si j’ai les diplômes, les résultats et l’expérience, ma candidature n’a pas été examinée. Mon profil ne correspond pas à leur politique actuelle. Je suis très déçue et je pense que c’est dommage pour moi et pour le sport  féminin. C’est triste que le sport devienne de plus en plus politique.

Comme je n’ai pas été retenue et que le ping-pong est toujours ma passion, j’ai envie de continuer ma carrière de joueuse pour préparer Rio 2016. Le but est de continuer au meilleur niveau comme avant moi  Laura Flessel, Hajnalka Kiraly et d’autres. Mais ce projet ne peut être viable que si la Fédération de Tennis de Table me soutient de façon étroite car je suis au chômage.

Merci beaucoup Yifang pour ta gentillesse et ta disponibilité !

La carrière de Yifang Xian en quelques lignes :

Née en Chine, Yifang Xian arrive en France en 1997 et est naturalisée par décret en 2005, année où elle entre en équipe de France. En 2008, elle participe aux Jeux Olympiques de Pékin. Elle y est éliminée au deuxième tour du simple.

Suite à une blessure au coude, elle est éloignée des terrains pendant un an et demi en 2009-2010. Sélectionnée pour les Jeux Olympiques de Londres 2012, elle atteint le troisième tour du simple. Lors des Championnats d’Europe 2012, elle remporte la médaille d’argent du simple dames, obtenant ainsi la première médaille d’une pongiste française en individuel.

En 2013, Yifang Xian obtient l’argent par équipe aux Jeux Méditerranéens. Aujourd’hui, elle a 36 ans et est classée 86e joueuse mondiale. Elle compte continuer sa carrière de joueuse pour participer aux Jeux Olympiques de Rio 2016.