Interview d’Annabelle Euranie

(judo)

Après six ans loin des tatamis, Annabelle Euranie a effectué un retour surprise l’année dernière. Championne d’Europe et vice-championne du monde en 2003, elle avait mis un terme à sa carrière en 2007, à 24 ans. Depuis, elle a retrouvé l’envie et signe un retour remarqué, au point de prétendre aux Championnats du monde dès cette année et aux Jeux Olympiques en 2016.

Annabelle, tu es devenue championne d’Europe par équipe avec la France en avril dernier. On imagine que cela a été une grande émotion pour toi de remporter un nouveau titre ?

Oui, tout à fait. C’est vrai que c’était un peu inattendu : il y a quelques mois, je ne pensais même pas être sur un tatami à faire du judo ! C’était une grande joie d’être championne d’Europe par équipe. Mais si j’avais pu participer aux Championnats d’Europe en individuel, ça m’aurait faite encore plus vibrer !

Tu es revenue au haut niveau à la surprise générale fin 2013, alors que tu avais mis un terme à ta carrière début 2007. A quel moment as-tu décidé de revenir au haut niveau et pourquoi ?

A l’été 2013, j’ai eu une conversation toute banale avec ma mère et on a parlé de judo alors que ça faisait longtemps que je n’y avais plus pensé. Je lui ai expliqué que j’avais envie de refaire du sport, étant donné que j’avais de nouveau un peu de temps à m’accorder après deux grossesses. Forcément, le sport où je me sentais le mieux et qui m’avait faite le plus vibrer par le passé était le judo. Je me suis donc dit : « pourquoi pas ? ». Ma mère m’a tout de suite encouragée. Elle m’a dit qu’elle était persuadée que je pouvais revenir au haut niveau. Ça a été un déclic. Pendant des années, je n’y ai pas pensé, et c’est revenu dans ma tête du jour au lendemain. Ça m’a obsédée jusqu’au jour où j’ai pu remettre le kimono à la rentrée en septembre !

Depuis ton retour, tu as notamment remporté les tournois de Bakou et de Casablanca et participé au Tournoi de Paris. Sens-tu que tes adversaires commencent à se méfier de plus en plus ?

Elles se méfient peut-être. En tout cas, je sens que j’évolue. Quand j’ai repris, je ne savais pas trop ce que ça allait donner. Mes premières compétitions, notamment le Tournoi de Paris où j’ai perdu au deuxième tour, ont presque été un choc. Un moment, j’ai même cru que ce n’était plus la peine de continuer. J’avais perdu tous mes repères et j’avais l’impression que je n’allais pas y arriver. Mais après, je me suis reconcentrée et je suis partie sur d’autres compétitions. Je sens que ça vient au fur et à mesure des tournois. Au Tournoi de Turquie, j’ai fini cinquième mais j’ai senti que les combats que j’avais perdus étaient liés à un manque d’entraînement et que ça pouvait passer. Depuis quelques semaines, j’ai vraiment l’impression que je peux revenir au plus haut niveau. J’y crois vraiment. Je ne sais donc pas si les filles se méfient de moi, mais en tout cas elles ont dû voir que j’ai gagné le Tournoi de Bakou et je suis convaincue que je suis capable de faire beaucoup plus.

Revenir à ce niveau après sept ans d’absence et deux enfants, cela paraît assez incroyable. Est-ce que cela t’a demandé beaucoup d’efforts ?

En fait, il s’agit surtout d’efforts d’organisation. Ce n’est pas toujours évident de jongler entre le travail, la famille et le judo. Heureusement, je suis très entourée. Ma mère habite juste à côté et mes beaux-parents sont également présents. Le club et la ville où je suis licenciée, le Blanc-Mesnil, sont à fond derrière moi. J’ai rencontré le maire il y a peu et j’étais très touchée car il m’a fait comprendre qu’il me soutenait à 200% et qu’il avait vraiment envie de m’accompagner jusqu’au rêve des Jeux de Rio. Tout ce monde autour de moi m’aide à pouvoir continuer ce projet. Toute seule, je n’aurais pas pu !

Tu es championne de judo, mère de deux enfants en bas âge et douanière à Roissy où tu travailles même parfois de nuit. Cela doit être particulièrement dur de tout concilier ?

Depuis janvier, j’ai décidé de me mettre à mi-temps. Sinon, cela n’était pas possible d’enchaîner les tournois, les stages et tout le reste. Mais plus il y a de résultats, plus on en demande. Même si je suis à mi-temps, je puise pour l’instant dans mes congés. A la Douane, je travaille parfois de nuit pour pouvoir m’entraîner en journée. Quant aux enfants, j’essaie de les voir le plus possible. Mais forcément, je suis obligée de les laisser quand je pars en tournoi. Je jongle comme ça et pour l’instant j’arrive à tenir le coup !

Revenons désormais sur la première partie de ta carrière. En 2003, à 21 ans, tu es devenue championne d’Europe et vice-championne du monde de la catégorie des -52 kg. Raconte-nous comment tu avais vécu ces deux médailles à l’époque ?

J’étais très jeune et je crois que ne je réalisais pas bien tout ce qui se passait. J’en voulais et j’étais fougueuse, mais je ne me rendais pas compte que ce que je faisais était si énorme. Aujourd’hui, j’ai pris en maturité et j’aborde différemment les choses. A l’époque, je m’entraînais et j’étais très studieuse mais je ne prenais pas le temps de prendre parfois du recul. Je faisais ce qu’on me disait de faire. C’était bien d’un côté parce qu’il ne faut parfois pas réfléchir, s’entraîner et donner le maximum sans rechigner. Mais d’un autre côté, c’est parfois bien aussi de prendre le temps de réfléchir à ce qu’on fait et de voir ce qui est bon pour soi ou non. Il y a un moment où j’aurais peut-être dû faire autre chose. C’est peut-être aussi pour ça qu’à 24 ans, j’étais un peu écœurée et j’ai eu envie de tout arrêter, quittant tout du jour au lendemain.

En 2004, tu as terminé cinquième des Jeux Olympiques d’Athènes après avoir été battue dans le combat pour la médaille de bronze. As-tu mis beaucoup de temps à digérer cette défaite en petite finale ?

Non. J’ai cette faculté de relativiser. J’adore mon sport, je fais tout pour réussir et je me bats vraiment jusqu’au bout. Mais j’accepte aussi la défaite parce que je sais que ça fait partie du jeu. A l’époque, ça m’avait fait mal sur le moment et j’avais versé quelques larmes. Mais dès ce soir-là, j’avais pris du recul et on faisait la fête avec quelques copines : j’étais contente, j’avais participé aux Jeux Olympiques et c’était super ! Il faut des gagnants et des perdants et je l’ai accepté assez facilement.

Avec le recul, quels souvenirs gardes-tu de ces Jeux Olympiques d’Athènes ?

Je suis passée à côté de la médaille à peu de choses. J’ai terminé cinquième, au pied du podium, et en plus c’était une défaite sur un golden score. C’est sûr qu’il y a eu de la frustration. Mais c’est quand même un souvenir énorme parce que vivre les Jeux Olympiques est le rêve de tout sportif. Je l’ai vécu, j’ai vu le Village Olympique, les autres sportifs… Avec le recul c’est un beau souvenir. Mais la médaille aurait été quelque chose de plus !

Le fait d’avoir participé à ces Jeux Olympiques d’Athènes il y a dix ans te donne-t-il des idées pour tenter de te qualifier pour les Jeux Olympiques de Rio 2016 ?

Oui. Au début, quand j’ai repris, je ne voyais pas du tout aller jusqu’aux Jeux de 2016. Je voulais juste voir ce que j’étais capable de faire. Je ne me projetais pas aussi loin. Depuis, la flamme s’est rallumée et je prends du plaisir à faire du judo et des compétitions. Je me projette maintenant un peu plus sur ces Jeux de Rio. Je me dis qu’il reste deux ans à faire et j’aimerais décrocher la place pour les Jeux. Mais je ne vois pas que les Jeux. Les Championnats du monde sont aussi pour moi exceptionnels. Participer aux Mondiaux et y décrocher une médaille serait pour moi quelque chose d’énorme !

Pour finir, quels sont tes objectifs pour la suite de cette saison et les prochaines années ?

J’ai un tournoi en Hongrie où je vais avec Priscilla Gneto, avec qui je suis en course pour les Championnats du monde. Je pense que celle qui fera le meilleur résultat décrochera le billet pour les Mondiaux (le Tournoi a eu lieu ce week-end et toutes les deux ont terminé cinquième donc on ne connaît pas encore la sélection, ndlr). Mon objectif est clairement de participer aux Championnats du monde et d’y décrocher une médaille. C’est très dur, mais je pense que j’en suis capable !

Merci beaucoup Annabelle pour ta gentillesse ! En te souhaitant le meilleur pour la suite !

La carrière d’Annabelle Euranie en quelques lignes :

Annabelle Euranie remporte le titre de championne d’Europe junior en 2001. Elle se distingue particulièrement en 2003 : à 21 ans, elle devient championne d’Europe des -52 kg à Düsseldorf et vice-championne du monde à Osaka.

En 2004, elle est sélectionnée pour les Jeux Olympiques d’Athènes. Elle termine cinquième de la compétition après avoir été battue au golden score lors du combat pour la médaille de bronze. L’année suivante, elle remporte le Tournoi de Paris ainsi que les Jeux Méditerranéens. Elle décide ensuite de changer de catégorie et passe en -57 kg, catégorie dont elle devient championne de France en 2006. En janvier 2007, à 24 ans, elle met un terme à sa carrière.

Après six ans d’absence et après avoir eu deux enfants, Annabelle Euranie décide de reprendre l’entraînement en septembre 2013. Elle revient rapidement au plus haut niveau en remportant les Tournois de Bakou et de Casablanca (catégorie des -52 kg). Âgée de 31 ans, Annabelle Euranie vise les Championnats du monde cette année ainsi que les Jeux Olympiques de Rio 2016.