Interview d’Armel Le Cléac’h

(voile)

Cette semaine, place à la voile avec l’interview d’Armel Le Cléac’h. Récent vainqueur de la Transat AG2R La mondiale, il a terminé deuxième du Vendée Globe en 2009. La solitude, le passage du Cap Horn, le sauvetage de Jean Le Cam… En exclusivité pour interviewsport.fr, le skipper de Brit Air nous raconte comment il a vécu ce tour du monde en solitaire et sans escale.

Armel, vous avez remporté il y a quelques semaines la Transat AG2R La mondiale avec votre coéquipier Fabien Delahaye. Considérez-vous que c’est l’un des moments les plus forts de votre carrière ?

« Chaque victoire est toujours un moment fort… C’est ma troisième « grande victoire ». En effet, j’ai gagné quelques courses, mais c’est vrai que les grands succès, on les compte sur les doigts : il y a eu le Figaro en 2003 et ces deux transats AG2R en 2003 et 2010. Cette victoire a donc une saveur particulière parce que ça faisait six ans que je n’avais pas remporté de grande course (j’ai toujours eu des places d’honneur, avec des moments forts comme l’arrivée du Vendée Globe l’année dernière).

Mais ce n’est peut-être pas LE moment le plus fort de ma carrière. Le Vendée Globe a une saveur différente et ma victoire sur le Figaro en 2003 était un moment assez extraordinaire avec ces treize secondes d’écart à l’arrivée (après treize jours de course, il avait devancé Alain Gautier de treize secondes seulement, ndlr), donc c’est difficile de comparer. C’est vrai que c’était un « moment clé » parce que ça prouve qu’on est toujours présent, que le travail finit par payer. Les places d’honneur, c’est toujours bien, mais une victoire ça a aussi une autre saveur. J’ai donc été très content de gagner avec Fabien, c’était une première victoire pour Brit Air (son sponsor, ndlr). Et puis, après avoir eu une fin d’année un peu difficile en 2009 avec cette fameuse Transat Jacques Vabre qui s’est vite terminée pour Nicolas (Nicolas Troussel, son coéquipier, ndlr) et moi à cause d’une avarie, commencer la saison 2010 par une victoire, c’était vraiment parfait ! »

En 2009, vous avez terminé deuxième du Vendée Globe. Réaliser ce tour de monde, était-ce la réalisation de votre plus grand rêve ?

« Faire le tour du monde à la voile, c’est sûrement un de mes plus grands rêves. C’était un moment unique, une aventure extraordinaire. Cela demande beaucoup de temps de préparation, beaucoup d’investissement professionnel et personnel, et pour mon sponsor et tous les gens qui m’ont soutenu et aidé à monter cette histoire, c’était vraiment incroyable d’aller jusqu’au bout et de finir sur le podium.

Je n’avais jamais passé plus de trois semaines d’affilée en mer avant de partir sur ce Vendée Globe. Là, j’ai fait trois mois, donc on n’en ressort pas indemne. On apprend énormément et ça change la vision des choses sur la façon de naviguer et d’aborder les courses après. En tout cas, ça a été une aventure hors du commun. J’avais suivi les éditions précédentes au chaud chez moi, soit devant l’ordinateur, soit avant à la radio ou dans la presse, et le fait de pouvoir participer à cette magnifique épreuve, c’était vraiment un rêve qui s’est réalisé, et le fait d’arriver au bout, c’était un objectif important dans ma carrière. Maintenant, j’espère être de nouveau au départ dans deux ans pour essayer de faire mieux que ma place en 2009. »

Cette édition a été marquée par le sauvetage de Jean Le Cam. Cela n’a-t-il pas été difficile de reprendre la course après un tel événement ? Quel était votre état d’esprit à l’époque ?

« C’est sûr que la journée du sauvetage de Jean a été un moment assez particulier de cette aventure. A partir du moment où on m’a donné l’information et dit qu’il fallait se dérouter car il y avait une détresse, j’ai tout naturellement mis la course entre parenthèses. Ca faisait presque deux mois que j’étais en course et d’un coup, il y a tout qui « s’arrête » : on se concentre sur le sauvetage, pour essayer de faire le maximum afin d’aider la personne. Il n’y a plus d’adversaire ni de concurrent, c’est l’homme qu’on connaît qui est en danger et qu’il faut sauver. C’est un sauvetage qui se finit plutôt bien, et après c’est difficile de repartir. On met un peu de temps, il faut quelques heures parce qu’on a été un peu coupé dans notre élan.

Mais quand ça se passe bien, je crois que c’est plus facile de remettre le turbo, car il y a aussi des gens qui vous soutiennent et qui ont envie que ça se poursuive sous les meilleurs auspices. Le lendemain, il y a notamment le passage du Cap Horn à faire, et encore un mois de course devant nous à ce moment-là, il ne faut rien lâcher. Il y a donc quelques heures où on évacue un peu la pression du sauvetage, et finalement le cours des choses reprend normalement parce que ça s’est bien passé et que c’est du coup plus facile de rebasculer sur le mode course qu’on connaît bien. »

Comment avez-vous géré la solitude étant donné qu’avant le Vendée Globe, vous n’aviez jamais passé seul plus de vingt jours de mer d’affilée ? Avez-vous eu des difficultés ?

« Effectivement, c’était une inconnue. J’avais un peu d’appréhension. Finalement, pour moi, le Vendée Globe s’est déroulé en trois étapes.

Il y a eu un premier mois de descente de l’Atlantique, où on a eu une bagarre avec une dizaine de bateaux assez proches et où on se voyait régulièrement. Ces trente premiers jours de course sont passés très vite parce qu’on est pris dans l’intensité de la course. Il y a toujours des choses à faire, on avait des conditions relativement clémentes, donc finalement, ça passe assez vite et la solitude n’était pas présente.

Après, les mers du sud : c’est quelque chose que je ne connaissais pas. Il s’est passé énormément de choses, il y a eu beaucoup d’abandons, beaucoup de casse. J’étais un peu plus dans un mode « découverte », et quand on découvre des endroits, je pense que le temps passe vite.

En revanche, là où j’ai le plus ressenti la solitude, c’était dans la dernière tranche du parcours, c’est-à-dire la remontée de l’Atlantique, entre le Cap Horn et l’arrivée. Les trente derniers jours de course ont été plus longs que ce que j’imaginais. On pense que quand on a passé le Cap Horn, on a fait le plus dur, alors qu’en fait il reste un tiers du parcours à effectuer, dans des conditions qui vont devenir de plus en plus difficiles. On remonte l’Atlantique, on est souvent face au vent et on revient vers l’hiver dans l’hémisphère Nord, donc on va dans des températures qui se rafraichissent avec des conditions de vent difficiles comme j’ai pu avoir les derniers jours. On a alors l’impression que ça n’en finit pas et c’est vrai que la solitude commence à peser parce qu’on en est à soixante-dix/quatre-vingts jours de course. Mais j’ai eu beaucoup de soutiens, de personnes qui me disaient : « tu as fait le plus dur, il ne faut pas lâcher, tu n’es plus très loin de l’arrivée », et j’ai réussi à terminer ce tour du monde.

C’est une aventure longue et difficile mais quand ça se termine, on ne retient que les bons moments. »

Justement, avec du recul, quel est votre meilleur souvenir durant cette course ? Et, au contraire, votre pire souvenir ?

« Concernant les moments les plus forts, il y en a eu plusieurs. Le départ et l’arrivée sont des moments incroyables. Au départ, il y a énormément de gens et une pression terrible car on sait qu’on part pour quelque chose de difficile. A l’arrivée, tout se termine d’un coup, et il y a tous ces gens qu’on n’a pas vus depuis trois mois et qui sont là pour vous. Du coup, il y a une émotion vraiment forte. Le moment en course qui a été le plus marquant, c’était mon passage du Cap Horn. C’était mon premier passage de ce cap et j’ai eu la chance de passer à côté de jour, dans des conditions pas trop mauvaises. J’ai pu le voir de visu, prendre des photos, des vidéos… On n’y passe pas tous les jours et puis c’est quand même un cap mythique ! C’était le lendemain du sauvetage de Jean Le Cam, c’est la fin des mers du sud… C’est vraiment un moment qui m’a marqué !

L’un des moments les plus difficiles, c’est le sauvetage de Jean qui nous a fait passer par pas mal d’émotions différentes. Il faut savoir s’adapter à ce genre de situation qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer. Il y a eu des moments difficiles en course avec la météo mauvaise, mais lors de la journée du sauvetage de Jean, il y a des moments où on a imaginé le pire. »

Que faites-vous lorsque vous n’êtes pas en course ?

« J’ai un programme sur toute l’année avec mon sponsor sur différentes courses et différents programmes, comme des sorties en mer avec des gens de l’entreprise. Le programme fixé comporte notamment la préparation des courses à Port-La-Forêt, où je fais partie du centre d’entraînement de haut niveau. On s’entraîne régulièrement, à la fois sur l’eau et à terre. Il y a des formations liées à ce qu’on fait sur un bateau, avec bien sûr la préparation physique mais aussi tout ce qui concerne la météo, le soleil, la pression, comment savoir réparer des éléments du bateau… Bref, beaucoup de choses qui font que les saisons sont très chargées !

Sinon, quand je ne suis pas en mer, je prépare mon bateau avec l’équipe qui m’accompagne. J’ai une équipe de cinq personnes pour préparer les bateaux et je ne pourrais pas faire grand chose sans eux. Et puis, j’ai aussi ma casquette de gérant de société, puisque pour mettre tout ça en place, il faut créer une structure. Je suis bien épaulé. Il faut aussi savoir faire un peu de gestion au quotidien, et même si ce n’est pas forcément ma tasse de thé, il faut passer par là, ça fait partie du job. On apprend beaucoup de choses, on touche à tout et c’est très intéressant. »

Pour finir, quels sont vos prochains grands objectifs sportifs ?

« Le grand objectif, c’est déjà la Solitaire du Figaro. Je l’ai gagnée en 2003 et le départ sera donné au Havre le 27 juillet prochain, avec quatre étapes et encore un beau plateau cet été. Inscrire mon nom une deuxième fois au palmarès, ça fait un moment que j’essaie et que je n’y arrive pas, donc pourquoi pas cette année ?

Après, je repars sur le 60 pieds avec la Route du Rhum, qui est aussi le gros objectif de l’année. C’est un classique tous les quatre ans, avec notamment les meilleurs spécialistes du Vendée Globe qui seront présents. Pour l’instant, mon programme va jusque-là. Après, on verra ! »

Et la prochaine édition du Vendée Globe, vous y pensez déjà ?

« Le Vendée Globe 2012, oui, c’est un objectif. Pour l’instant, mon sponsor n’est pas allé plus loin dans la discussion, du moins dans les décisions. J’attends donc sa réponse pour essayer d’aller faire mieux qu’en 2009 ! »

Merci beaucoup Armel pour votre disponibilité et bonne chance pour la Solitaire du Figaro !

Remerciements aussi à Emeline A., Gilles A. et Bruno G.

Crédit photos : B. Stichelbaut, voile.britair.fr

La carrière d’Armel Le Cléac’h en quelques lignes :

Armel Le Cléac’h devient skipper professionnel en 1999, après avoir remporté le Challenge Espoir Crédit Agricole. Après avoir terminé 2e en 2000, il remporte la Solitaire du Figaro en 2003. Cette même année, il est également sacré champion de France de la course au large en solitaire. Peu après, il gagne une nouvelle course prestigieuse, la Transat AG2R avec son coéquipier Nicolas Roussel.

En 2009, il participe à son premier Vendée Globe. Pendant 89 jours, il réalise son tour du monde sans escale et sans assistance sur son monocoque Brit Air. Après avoir notamment assisté au sauvetage de Jean Le Cam, il termine deuxième de la course, derrière Michel Desjoyeaux.

Cette année, il a de nouveau remporté la Transat AG2R, avec cette fois-ci Fabien Delahaye. A 33 ans, il va tenter d’enrichir son palmarès lors de la Solitaire du Figaro et de la Route du Rhum.

Pour en savoir plus sur Armel, visitez le site de son sponsor : voile.britair.fr