Interview de Cédric Berrest

(aviron)

Il y a un peu plus d’un an, nous avions interviewé Julien Bahain. Aujourd’hui, c’est au tour de son partenaire Cédric Berrest de répondre à nos questions. Ensemble, ils ont remporté la médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008 ainsi que lors des deux derniers Championnats du monde. Leur prochain objectif : les JO de Londres.

Cédric, tu as participé aux Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, terminant treizième en quatre de couple. Quels souvenirs gardes-tu de cette première expérience olympique ?

C’est une expérience qui est très mitigée pour moi. D’un côté, il y a la découverte de l’univers olympique. C’était ma première année en senior. Comme tu peux l’imaginer, c’était quelque chose d’assez extraordinaire : une organisation énorme, un beau voyage à Athènes, tu croises toutes les grandes stars du sport mondial… Tu as les yeux grands ouverts quand tu as dix-huit ans !

Par contre, sportivement, on a pris une grosse fessée. On a terminé treizième, c’est-à-dire dernier (il n’y a que treize bateaux qualifiés en quatre de couple). En tant que compétiteur, j’étais très frustré. En aviron, les courses se font à six. Il y a six bateaux en finale A et six en finale B. Nous, on était treizième, c’est-à-dire qu’on n’est même pas rentré dans le système demi-finale/finale. On n’a donc couru que deux courses et on a fini dernier à chaque fois. L’expérience sportive n’était pas extraordinaire !

Cependant, j’ai beaucoup appris parce que j’ai vu Adrien Hardy et Sébastien Vieilledent gagner (ils sont devenus champions olympiques lors de ces JO en deux de couple, ndlr). On a fait la préparation avec eux, on les a vus monter en puissance et on les a vus gagner. Je pense que c’est assez fondateur dans ma carrière : je me suis dit que je voulais être là et faire ça aussi !

Tu as remporté la médaille de bronze en quatre de couple lors des Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Un an après avoir remporté la médaille d’argent aux Championnats du monde, ce bronze était-il une petite déception ou bien une grande satisfaction ?

Au vu du résultat pur, on perd une place par rapport à l’année précédente. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que le niveau monte à chaque fois l’année des Jeux. C’était donc une énorme satisfaction sportive de repartir avec une médaille, surtout que c’était très chaud : il y avait 34 centièmes d’écart avec les quatrièmes. On aurait pu revenir sans médaille pour pas grand-chose, donc on était quand même très content d’en avoir eu une.

Dans la vie d’un athlète, ramener une médaille des Jeux Olympiques est quelque chose d’assez anormal. Ça n’arrive pas tous les jours. Si ça arrive une fois, c’est extraordinaire. Alors si ça arrive deux fois, c’est le pied !

La période de l’après médaille olympique a-t-elle été difficile à gérer ?

Non, ça n’a pas été dur. Souvent, les athlètes parlent d’une période de dépression qui dure plus ou moins longtemps suivant l’intensité de ce qu’ils ont vécu aux Jeux et de ce que qu’ils vivent à leur retour à la maison. Il y en a beaucoup qui s’embêtent. Après s’être fixé un objectif très haut et avoir vécu un sommet en termes de préparation et d’émotion, le soufflé retombe forcément derrière et peut faire mal si on n’a rien d’autre à faire ou si on n’est pas préparé à ça. Si tu ne te remets pas rapidement un objectif, il y a moyen de perdre un peu pied.

Pour Julien et moi, ça s’est très bien passé parce qu’on est reparti très vite sur le projet du double. Les circonstances ont fait que si on voulait en faire, il fallait être bon très vite. On s’est donc mis au travail moins de deux mois après la finale. D’ailleurs, en novembre, j’ai couru un contre-la-montre en skiff pour prouver que j’avais le niveau. Trois mois après une médaille olympique, on te demande de faire une course pour montrer que tu as le niveau… Tu as compris qu’on était déjà tourné vers les suivants !

On a aussi profité de nombreuses sollicitations. C’est un des côtés agréables de la médaille olympique. Quand tu viens d’un sport comme le notre, ça t’ouvre pas mal de portes. On a fait énormément de rencontres : d’abord tes coéquipiers, ton coach, puis les adversaires. Après, ce sont les Jeux et tu rencontres plein de gens qui sont contents pour toi quand on a un bon résultat et qui te suivent. C’est surtout ce que je retiens des Jeux.

Après les JO de Pékin, tu as décidé de te lancer dans le deux de couple avec Julien Bahain. Ce changement de discipline a-t-il été difficile à négocier ? As-tu eu besoin d’un temps d’adaptation ?

Oui, quand même ! En fait, Jonathan Coeffic ne savait pas s’il continuerait étant donné que cela faisait quelques années qu’il essayait de faire le quatre de couple et que ça n’avait pas trop marché jusque-là à part en 2007 et en 2008. Or, quand tu as galéré quelques années et qu’enfin ça marche, tu as envie d’arrêter pour rester sur une bonne note. Pierre-Jean Peltier voulait finir ses études de kinésithérapeute et nous avait dit de ne pas compter sur lui cette année-là. Du coup, on s’est retrouvé à deux. On a proposé à Adrien Hardy et Jean-Baptiste Macquet de faire du quatre mais ils ne voulaient pas du tout. On a donc décidé qu’on allait s’aligner contre eux et faire le double.

Il a fallu s’adapter rapidement. Avec Julien, ça faisait quatre ans qu’on ramait ensemble dans le quatre de couple mais quand on est monté en double pour la première fois, on s’est vraiment découvert. Il fallait tout reprendre à zéro et tout réapprendre. Comme on avait une ramerie commune du quatre, on a essayé de la transposer dans le double. Mais ce qu’on a découvert aussi avec Christine (leur entraîneur, ndlr), c’est que le double ne se rame pas pareil. On a été obligé de s’adapter énormément techniquement au fur et à mesure des années. C’est un cheminement qui a duré quatre ans. Aujourd’hui, on ne rame plus du tout comme on le faisait en septembre 2008. On a vraiment modifié notre geste technique.

Il y a aussi le fait qu’en quatre de couple, on était quatre plus Christine, alors que là, on n’est plus que deux plus Christine. Et mine de rien, dès qu’il y a une tension à trois, elle est beaucoup plus forte. On apprend à vivre ensemble. On vit vraiment une relation de couple, avec Christine en plus qui nous « drive » bien.

En 2010, tu es devenu champion d’Europe de deux de couple. Considères-tu que c’est la médaille qui t’a apporté le plus d’émotion à ce jour ?

Non. La médaille des Jeux de Pékin est un sommet d’émotion pour l’instant. C’est sans comparaison avec les Championnats d’Europe. En plus, on était dans un contexte extrêmement difficile pour les Jeux parce qu’on avait le dernier temps des qualifiés de la finale. On était à l’extérieur du bassin et on n’était pas du tout dans les favoris. On a réussi à aller chercher la médaille sur la course et on était extrêmement heureux parce qu’on pensait que ça serait très compliqué. Alors qu’aux Championnats d’Europe, au moment où on s’est aligné au départ de la finale, on savait qu’on allait gagner. Finalement, « on a fait le boulot » pour être champion d’Europe mais il n’y avait pas de surprise ou de contexte difficile.

Après, il y a autre chose : en 2010, les Championnats d’Europe étaient juste un mois et demi avant les Championnats du monde. Du coup, c’était pour nous une étape de préparation pour les Mondiaux, et non le sommet de la saison. On était content d’être champion d’Europe mais on est allé s’entraîner le lendemain parce qu’il y avait les Championnats du monde un mois et demi plus tard et que c’est là qu’il fallait être bon.

Peux-tu nous décrire la façon dont tu te prépares avant une course ? Que fais-tu la dernière heure ?

On connaît l’heure du départ un ou deux jours à l’avance. On commence l’échauffement environ une heure dix avant l’horaire de la course par un petit footing ou par du vélo d’appartement. Après, on s’étire un peu. Le dernier briefing avec Christine a lieu environ cinquante ou quarante-cinq minutes avant. On essaie de monter sur l’eau quarante minutes avant l’heure du départ. On passe le temps restant à faire des allers et retours dans un bassin d’échauffement. Dix minutes avant l’horaire de la course, on nous appelle. On reste dans notre couloir et on fait une petite série d’échauffement. Après, on est obligé d’être accroché trois minutes avant la course car il y a un système de départ accroché.

Pendant la dernière heure, on est donc déjà très concentré. On est dans l’action et le départ arrive tout seul. Ce sont des moments de grosse tension. Je t’avoue que les coups d’aviron d’échauffement sont rarement les meilleures sorties qu’on fait. Il y a quelques échauffements qui se passent très bien mais dans l’ensemble, c’est quand même assez rare. Il y a toujours un petit truc qui ne va pas. On essaie de faire en sorte que ça aille bien sur le premier coup de la course mais on n’est pas relâché comme à la maison !

Concernant la demi-journée de préparation avant, j’essaie d’avoir fini de manger trois heures et demi et Julien trois heures avant (il digère mieux). J’aime bien faire une petite sieste d’une demi-heure après avoir mangé. Julien a plutôt besoin de bouger un petit peu donc il va marcher ou il appelle un ami. On se prépare un peu différemment ! Au début, ça le gênait que je fasse ça et ça me gênait qu’il fasse ça, mais maintenant, on sait que c’est ce dont l’autre a besoin !

Lors des Championnats du monde de cette année, tu as remporté la médaille de bronze. Cette compétition était-elle un grand objectif ou l’objectif était plutôt de se qualifier et se préparer pour les JO de Londres de l’année prochaine ?

Il y avait en effet deux choses à faire. La première, c’était de rentrer dans les onze premiers pour qualifier directement la coque. Une fois qu’on était qualifié en demi-finales, on se doutait bien qu’on n’y serait pas dernier et dernier de la finale B, donc c’était quasiment fait pour nous. Une fois rentré en finale, on était sûr d’être qualifié pour les Jeux de l’année prochaine. C’était le gâteau. Il restait à mettre la petite cerise dessus, c’est-à-dire être champion du monde.

Je ne dirais pas qu’on a échoué. Cette année, on est beaucoup plus content du résultat que l’année dernière, même si on a terminé troisième à chaque fois. En effet, on était presque arrivé avec le costume de favoris l’année dernière et on a pris une grosse claque alors que cette année, on est arrivé sans aucun costume parce qu’on n’avait rien fait de la saison et finalement on a fait un très beau Championnat du monde. De course en course, on a gagné un petit quelque chose. Les Slovènes terminent cinquièmes chez eux alors qu’ils nous avaient battus en série et qu’ils sont des clients (champions olympiques à Sydney, vice-champions olympiques à Athènes et finalistes à Pékin). Les Australiens, champions olympiques à Pékin et revenant motivés et avec des moyens, finissent quatrièmes. Devant nous, il y a les champions du monde 2010 et les champions du monde 2009. Nous, on est les seuls au milieu à ne pas avoir de titre majeur ! Par contre, ça fait quatre ans qu’on est médaillé chaque année. On commence à être des clients reconnus pour les médailles. Ce qu’on aimerait, c’est être le client reconnu pour la médaille d’or et être capable de sortir LA course de l’année sur la grosse compétition de l’année.

Penses-tu que le fait d’avoir déjà l’expérience de deux Jeux Olympiques est un avantage dans le but d’un podium aux JO de Londres ? Si oui, dans quels domaines ?

C’est clair que oui. Les Jeux sont tellement énormes que tu peux te disperser. Le restaurant fait 5 000 places assises, il y a 13 000 athlètes, quasiment autant de coachs, 18 000 habitants dans le village olympique… Il y a toujours quelque chose à faire ou quelqu’un qui a fini, qui est en vacances et qui veut discuter avec toi. Les medias viennent au mauvais moment poser les questions qui dérangent ou te mettre un petit doute. C’est important de rester très concentré sur ce que tu as à faire ! Les autres bateaux français te font réfléchir aussi, qu’ils marchent ou non. C’est donc tout un ensemble de choses qui fait qu’au final, si tu n’es pas vraiment concentré sur ce que tu fais, tu peux perdre.

En ayant déjà vécu les Jeux, tu sais vraiment à quoi t’attendre et tu ne t’étonnes pas. En Chine,  l’organisation était énorme. C’était très bien fait et il y avait des volontaires partout. A Londres, on ne sait pas comment ça va être. On va voir. De toute façon, on y va faire ce qu’on aime : une compétition d’aviron. On en a déjà fait des centaines. Là, l’enjeu change et le niveau de l’adversaire sera plus fort que jamais. Ça fait quatre ans qu’on connaît la date : on va courir le 2 août vers 11h. On s’entraîne pour ce jour-là. Le reste, on verra après ! Dans tous les cas, c’est une aventure et on vit des choses fortes humainement avec Julien.

Merci Cédric pour ta disponibilité et bonne chance pour l’année prochaine !

La carrière de Cédric Berrest en quelques lignes :

Evoluant tout d’abord en quatre de couple, Cédric Berrest participe aux Jeux Olympiques d’Athènes en 2004. Le bateau français termine à la 13e place. Après les Championnats du monde 2005 et 2006, il décroche sa première médaille internationale avec l’argent des Championnats du monde en 2007.

En 2008, il remporte la médaille de bronze des Jeux Olympiques de Pékin avec ses trois coéquipiers (Julien Bahain, Jonathan Coeffic et Pierre-Jean Peltier).

Cédric Berrest décide ensuite de se lancer dans le deux de couple avec Julien Bahain. Dès 2009, ils sont vice-champions du monde. L’année suivante, ils deviennent champions d’Europe. Ils remportent ensuite deux médailles de bronze lors des Championnats du monde 2010 et 2011. Aujourd’hui âgé de 26 ans, il vise désormais les Jeux Olympiques de Londres pour lesquels le bateau français est déjà qualifié.

Pour en savoir plus sur Cédric, visitez son site officiel : www.cedricberrest.com