Interview de Christophe Moreau

(cyclisme)

Après seize années au plus haut niveau, Christophe Moreau a décidé cette année de prendre sa retraite sportive. En exclusivité pour interviewsport.fr, le coureur de la Caisse d’Epargne revient sur les grands moments de sa carrière marquée notamment par ses deux jours avec le maillot jaune en 2001, son titre de champion de France en 2007 et son ultime Tour de France en juillet dernier.

Christophe, vous venez d’arrêter votre carrière de cycliste il y a quelques jours, lors du Grand Prix de Plouay. Pouvez-vous nous décrire comment vous avez vécu cette dernière course professionnelle ?

« Cela a été une grande et belle course de fin. Sur une épreuve du Pro Tour au plus haut niveau, je dirais que cela a été l’accomplissement dans le sens où j’ai pu être actif dans la course pendant plus de 250 km et profiter un peu de l’hommage que le public m’avait réservé sur le bord de la route et à l’arrivée.

Ce n’était pas un critérium, ce n’était pas un spectacle : c’était une vraie course où j’ai pu allier l’intérêt sportif avec une échappée et l’intérêt de l’hommage et de l’échange qu’il a pu y avoir avec le public durant toutes ces années. C’était donc très émouvant et j’ai beaucoup apprécié de profiter de ma dernière course dans de telles conditions, avec une ovation incroyable. Ca m’a vraiment fait chaud au cœur de me dire que certes, c’étaient mes derniers coups de pédale, mais que c’était partagé et que le public était au rendez-vous. Je retiens aujourd’hui que c’était une grande fête ! »

Etes-vous satisfait de votre dernière saison, marquée notamment par une quatrième place sur une étape du Tour de France et par une deuxième place au classement du maillot du meilleur grimpeur ?

« Oui, bien sûr, cela a été une bonne année ! Une belle année sportive avec la Caisse d’Epargne, où j’ai participé aux classiques ardennaises, au Tour de Romandie, au Dauphiné Libéré, au Tour de France… A 39 ans, c’était l’objectif que je m’étais fixé.

Cela a presque été l’apothéose avec cette deuxième place au maillot à poids et mes deux échappées dans les étapes reines des Alpes et des Pyrénées. J’ai joué la victoire d’étape et le classement à poids, qui a été disputé jusqu’au bout avant d’échouer finalement de quelques points pour la première place. Deuxième Français, deuxième par équipe, deuxième meilleur grimpeur : je suis quand même satisfait d’être encore au plus haut niveau, d’avoir été actif et à l’attaque sur ce quinzième et dernier Tour de France. Ca n’a pas été évident puisque la première semaine a été très dure et très intense avec la Belgique, les pavés, la Hollande… Mais après l’annonce de cette fin de carrière (le 12 juillet, ndlr), réussir de telles performances, c’est vrai que c’est une grande satisfaction. »

Vous avez disputé votre dernière saison au sein d’une équipe espagnole, la Caisse d’Epargne, après avoir passé de nombreuses années au sein de formations françaises. Y avez-vous trouvé des différences avec les équipes françaises ?

« Je pense que ce sont juste des différences de culture, de mentalité par rapport à un groupe et par rapport à un travail de coéquipier pour un leader. Il s’agit de faire naître d’un groupe une solidarité et une collaboration très intenses. Je crois qu’on a une osmose parfaite dans cette équipe Caisse d’Epargne entre les dirigeants, les mécaniciens, les masseurs, les médecins et la partie sportive. Il y a beaucoup de respect et de travail.

Les coureurs sont aussi très respectueux par rapport au travail d’un leader. Ils ne sont pas toujours orientés sur leurs propres performances mais sur un travail d’équipe, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres formations. Donc c’est vrai que la mentalité est un peu différente et on retrouve un noyau fort dans une équipe qui fait partie du Pro Tour et des premières équipes mondiales. Ca fait toute la différence et c’est très appréciable !

Cette culture espagnole m’a beaucoup plu. C’étaient vraiment de bons moments. Je suis très heureux d’avoir vécu cette dernière année à la Caisse d’Epargne avec des gens qui m’ont fait confiance sur le tard, sans que ce soit réellement prévu au départ. C’était vraiment une grande satisfaction que l’on a partagée tous ensemble. Et je crois finalement que le plus important, c’était de répondre à l’engagement de la Caisse d’Epargne en étant présent et en répondant aux attentes ! »

Revenons désormais sur les grands moments de votre carrière. Vous avez remporté le prologue et avez porté le maillot jaune pendant deux jours lors du Tour de France 2001. Considérez-vous que cela est le moment le plus fort de votre carrière ?

« Oui, bien sûr. Etre maillot jaune, c’est toujours un moment très grand. Gagner un prologue devant les meilleurs, c’est encore plus exceptionnel parce que c’est le moment où l’on s’y attend le moins, même si j’ai toujours terminé dans les dix premiers du prologue à mes premiers Tours de France. Cela fait donc partie des grands instants d’émotion qui nous tombent dessus alors qu’on n’est pas tout à fait prêt.

Je pense qu’on peut comparer ce maillot jaune avec mon maillot de champion de France : en 2007, j’y ai vécu de grandes émotions, avec ma fille dans les bras sur le podium. C’était peut-être le moment où je pensais le moins à être champion de France ! Et ensuite, pendant un an, on représente la nation avec le maillot tricolore sur le dos… Ce sont deux maillots différents, mais deux moments forts dans ma carrière ! »

Justement, en 2007, vous donc avez remporté le titre de champion de France sur route. Considérez-vous que cela vous a retiré d’un poids ?

« Le Championnat de France est une course à part, très difficile à négocier : tout le monde veut être champion de France. Pendant seize ans, ça a été le cas une fois pour moi. Je n’ai pas fait de podium autrement. Ce n’était pas un poids, mais j’ai souvent terminé deuxième du Championnat de France de contre-la-montre, et quelque part, c’était une grande récompense pour moi que de gagner ce titre de champion de France sur route. »

Vous avez souvent été bien placé au classement du maillot à poids du Tour de France, notamment cette année avec la deuxième place. Regrettez-vous de ne pas avoir fait du maillot à poids un objectif prioritaire au cours de votre carrière, quitte à délaisser le classement général ?

« Non, parce que mes qualités premières ont toujours été de disputer le classement général des courses par étapes. D’ailleurs, j’ai gagné les plus belles en France : deux fois le Dauphiné, une fois les Quatre jours de Dunkerque, le Midi Libre, le Poitou-Charentes… Mes qualités intrinsèques me servaient dans ce type d’exercice. Disputer le classement de la montagne ou une victoire d’étape, c’était peut-être plus difficile parce que ce n’étaient pas des choses que je savais naturellement très bien faire. J’ai toujours été troisième ou quatrième au classement de la montagne, bien classé dans les étapes, donc finalement la régularité a toujours été mon point fort. Les classements généraux du Tour de France et des grandes courses par étapes d’une semaine en France en attestent : c’étaient mes qualités, j’étais fort en montagne et décisif dans les chronos.

Quelque part, j’ai su exploiter quelque chose qui n’était pas très médiatique, à savoir le classement général, le plus dur à réaliser. Peut-être qu’aujourd’hui, on aurait encore plus apprécié mes performances d’avant dans le sens où actuellement, le premier Français se trouve autour de la vingtième place. Alors que quand j’étais dixième, cela n’intéressait personne ! Voilà, finalement, je ne regrette rien ! »

Au cours de votre carrière, vous avez aussi participé aux Jeux Olympiques de Sydney et d’Athènes (en 2000 et 2004, successivement 13e et 12e du contre-la-montre). A l’heure du bilan, ces deux compétitions ont-elle une place particulière dans votre cœur ?

« J’aurais aimé être plus performant ces jours-là. Quand on fait partie des meilleurs rouleurs, on pense à être dans les dix premiers, voire dans les cinq, ou même avoir un podium. Cela n’a pas été le cas. C’était toujours après le Tour de France, au mois d’août. J’avais souvent beaucoup donné au mois de juillet et il m’a manqué un petit quelque chose pour briller encore mieux : peut-être de la fraicheur, peut-être de la motivation, peut-être les deux… Finalement, j’ai vécu Sydney et Athènes sur la course en ligne et sur le contre-la-montre, faisant des places qui ne représentent pas grand chose.

Sinon, l’organisation et le village olympique, c’est assez exceptionnel. On n’est que cinq dans une équipe nationale, ça représente l’accomplissement d’en faire partie. J’ai pu bénéficier de cela sur deux olympiades et ça reste de très bons souvenirs. Sportivement, peut-être un peu moins car il n’y a pas eu d’exploit de fait, mais je crois que participer une fois dans sa carrière aux Jeux Olympiques est quelque chose de très significatif et de très important. »

Vous êtes le dernier Français à avoir pu jouer le podium sur le Tour de France. Que manque-t-il aux autres Français pour briller au classement général ?

« Etre plus régulier, se mentaliser par rapport à un effort de trois semaines qui n’est jamais évident. Gérer les bons moments, ce n’est pas le plus difficile : il faut surtout gérer les mauvais moments, quand on n’est pas bien et que ça va mal. Accepter aussi de ne pas toujours être très médiatique lorsqu’on n’est pas sur le podium. Aujourd’hui, c’est un compromis à trouver et à faire passer chez les jeunes : se dire que c’est possible d’être dans les dix premiers du Tour de France.

Etre régulier pendant trois semaines, c’est l’effort le plus difficile. Lorsqu’on gagne une victoire d’étape, c’est fabuleux et c’est très médiatique. Mais c’est peut-être l’effort le moins difficile à réaliser physiquement, dans le sens où on peut se concentrer une journée et faire la course devant, puis prendre le grupetto le lendemain et finir à 35 ou 40 minutes des meilleurs. Alors qu’avec le général, lorsque vous gagnez une étape, il faut rester dans le top 10 ou le top 15 le lendemain. Et puis tous le temps, être le plus près du maillot jaune ou du vainqueur du jour.

Il faudrait donc peut-être mentaliser les jeunes ou les futurs grands. Je crois qu’il faut se mettre dans la tête qu’on peut le faire. Ca viendra, on a de bons éléments pour le faire ! »

Désormais, quel est votre programme pour les prochaines semaines ?

« Jusqu’à fin septembre, il me reste encore deux ou trois critériums à courir, notamment en France et en Belgique. Officiellement, je n’ai plus de course inscrite au calendrier international, mais les critériums restent de beaux moments à vivre. La fin de l’activité sportive avec un dossard dans le dos, ce sera le soir du 25 septembre.

Ensuite, ce sera quelques petites vacances en octobre et pas mal de sollicitations à l’automne et à l’hiver. Et puis après, penser à la reconversion, à l’évolution et à la suite de sa vie professionnelle. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud ! »

Merci beaucoup Christophe pour votre disponibilité et bravo pour votre carrière !

La carrière de Christophe Moreau en quelques lignes :

Christophe Moreau débute sa carrière professionnelle en 1995 au sein de l’équipe Festina. L’année suivante, il participe à son premier Tour de France. Avec cette formation, il connaît en 1998 l’affaire Festina mais remporte ses premiers succès : le Critérium International et le Tour du Poitou-Charente notamment. 4e du Tour de France en 2000, il remporte le prologue et porte le maillot jaune pendant deux jours en 2001.

Evoluant ensuite au sein des équipes du Crédit Agricole (de 2002 à 2005) et d’AG2R Prevoyance (2006 à 2007), il obtient de nouvelles places d’honneur au classement général du Tour de France : 8e en 2003, 12e en 2004, 11e en 2005, 7e en 2006. Il remporte plusieurs grandes courses (le Dauphiné Libéré en 2001 et 2007, les Quatre Jours de Dunkerque en 2003…) ainsi que le titre de champion de France en 2007.

Après deux saisons au sein d’Agritubel, il rejoint l’équipe Caisse d’Epargne pour l’année 2010. En vue sur le Tour de France (2e du classement des grimpeurs, 4e d’une étape), il y annonce la fin de sa carrière, à 39 ans. Au cours de 16 ans au plus haut niveau, Christophe Moreau aura notamment aussi participé aux Jeux Olympiques de Sydney (2000) et d’Athènes (2004).