Interview de Grégory Baugé

(cyclisme sur piste)

Grégory Baugé possède un palmarès exceptionnel : triple champion du monde de vitesse individuelle, quadruple champion du monde de vitesse par équipe, médaillé d’argent aux JO de Pékin et double médaillé d’argent aux JO de Londres l’année dernière. Pourtant, il se retrouve aujourd’hui sans entraîneur et sans DTN. Il nous explique la situation difficile qu’il subit avec ses collègues pistards.

Grégory, vous avez remporté deux médailles d’argent en vitesse individuelle et en vitesse par équipe aux Jeux Olympiques de Londres l’année dernière, ce que vous aviez alors vécu comme une déception. Désormais, avez-vous digéré ou bien la déception est toujours très présente ?

J’ai mis plusieurs mois à digérer. Ce n’est pas forcément le fait d’avoir perdu, car de toute façon il faut un vainqueur et un perdant : c’est surtout que je me suis rendu compte que je ne pouvais pas gagner tout seul. En particulier sur les Jeux Olympiques, la plus grande compétition au monde, un sportif ne peut pas l’emporter seul. On doit te donner les moyens de pouvoir gagner, comme ça a été le cas pour les Anglais.

Participer à deux finales olympiques est déjà une performance exceptionnelle mais vous avez toujours comme objectif unique la médaille d’or. Ce sont vos nombreux titres de champion du monde qui vous ont amené à cette recherche de la perfection, ou bien c’est une caractéristique que vous avez toujours eue ?

Si je suis rentré à l’INSEP, c’était pour devenir le meilleur de mon sport. Depuis 2009, je suis le meilleur. J’ai quand même gagné quatre titres de champion du monde en vitesse individuelle. Ce qui m’amène à ça, c’est que les Jeux Olympiques sont la plus grosse des compétitions et on voit qu’il y a un palier entre les Championnats du monde et les JO. Je suis champion du monde, mais je ne suis pas champion olympique. Il y a donc des lacunes de mon côté. Quand je dis « de mon côté », c’est moi, mes partenaires d’entraînement et les personnes qui sont en charge de nous donner les moyens de pouvoir être plus performants.

En 2008, vous aviez également remporté une médaille d’argent aux Jeux Olympiques de Pékin, en vitesse par équipe. Quelle influence a eu cette médaille sur la suite de votre carrière ?

J’avais déjà vécu les Jeux d’Athènes de 2004, où j’étais dans l’équipe en tant que remplaçant. En 2008, je me suis vraiment rendu compte encore une fois que les Jeux Olympiques étaient une compétition à part. Les adversaires qu’on côtoie au quotidien, je parle des Anglais, sont présents aux Championnats du monde mais c’étaient « d’autres personnes » aux Jeux Olympiques. Que ce soit les athlètes ou le staff, on sentait vraiment que c’était une équipe soudée, qu’ils étaient là pour quelque chose et que c’était l’objectif. Tu as en fait l’impression que pour eux, les Championnats du monde ne sont pas tellement importants !

Vous avez remporté sept titres de champion du monde : trois en vitesse individuelle et quatre en vitesse par équipe. Parmi tous ces titres, quel est celui qui vous a apporté le plus d’émotion ?

Moi, je dis quatre titres individuels. Il y en a qui disent trois, ce n’est pas grave. En tout cas, j’ai gagné quatre finales (le titre remporté en 2011 lui a été retiré pour défaut de localisation dans le cadre de la lutte anti-dopage, ndlr). Celui qui m’a apporté le plus d’émotions, c’est le premier en 2009. C’était un objectif de carrière d’être champion du monde en individuel et en équipe. Avec ce premier titre, je faisais partie du cercle des Rousseau, des Tournant, des Gané, des Morelon, et des pistards champions du monde. Cela m’a apporté beaucoup de satisfaction et de bonheur !

Le cyclisme sur piste traverse actuellement une période difficile, mise en lumière par la démission de votre entraîneur Florian Rousseau il y a trois mois. Quel est l’état actuel des choses ? Avez-vous obtenu des garanties de la Fédération française de cyclisme depuis ?

J’ai rencontré le Président de la Fédération avec Michaël d’Almeida et François Pervis il y a environ deux mois. Il est aussi venu rencontrer les cyclistes pistards à l’INSEP. J’ai pu m’entretenir avec lui individuellement. Aujourd’hui, rien n’a changé. Il a dit qu’il fallait du temps avant qu’il y ait un nouvel entraîneur. A la suite de ça, on nous avait dit qu’on aurait des réponses soit positives soit négatives pour l’entraîneur. Il n’y a rien eu. Et on devait savoir le nom du nouveau DTN le 1er mai. Ca fait donc deux semaines et il n’y a toujours rien. Aujourd’hui, on est vraiment au fond, au fond, au fond du trou. On est « livrés à nous-mêmes ». On a quand même la chance d’avoir l’adjoint de Florian Rousseau. Il s’occupe surtout des jeunes et des espoirs, mais il est là quand il y a un effort à faire. Mais il s’agit d’une personne pour une vingtaine d’athlètes ! Ce n’est pas facile depuis le départ de Florian. Les entraînements, c’est le fouillis. On est plus nombreux et il n’y a quasiment personne pour gérer tout ça. Même si on est grands, je pense qu’on est dans un sport d’élite. On vise des Championnats du monde et des Jeux Olympiques ! On n’est pas une équipe départementale ou une équipe régionale. On fait partie de l’équipe de France et ce n’est pas simple.

On l’impression que c’est presque nous, les coureurs, qui devons penser à demain et prévoir. Mais ce n’est pas notre rôle. Notre rôle, c’est de s’entraîner et d’appuyer fort sur les pédales. On sent qu’à tous les niveaux, il n’y a personne pour gérer tout ça.

Ça fait longtemps que vous avez cette impression ?

J’ai essayé d’alerter à la Fédération et même dans les médias. Mais je sentais bien qu’il fallait que je me taise. Forcément, ça ne plaît pas à certains quand on veut appuyer là où ça fait mal. C’est ce qu’on a dit au Président : on est conscient des choses. Mais il n’y a pas eu de dialogue. Il n’y a pas de référent. On ne peut pas avancer. Florian est parti, mais la situation était pareille quand il était là. Il a été un très grand champion, donc il s’y connaît, mais il ne voulait plus continuer comme ça. C’est la raison pour laquelle il est parti. Il se rendait bien compte qu’on allait droit dans le mur.

Certains cyclistes comme Bradley Wiggins ou Bryan Coquart sont passés de la piste à la route. Est-ce une option que vous avez déjà envisagée ou que vous pourriez envisager un jour ?

Je pense que tous les pistards se sont posé des questions quand on a su que Florian démissionnait et qu’on n’avait pas de  DTN. Que faire ? Faut-il arrêter ? Faut-il changer et justement aller sur la route ? Pour moi, ça n’a pas été le cas mais c’est clair que je me suis posé des questions. Il faut quand même savoir que le sprint est vraiment différent des courses d’endurance qui se passent sur la piste. C’est assez spécifique, avec beaucoup de musculation et une musculature assez imposante. C’est donc un peu dur de changer et d’aller sur la route. Bradley Wiggins, Mark Cavendish ou Bryan Coquart faisaient des courses d’endurance sur la piste. La dernière personne qui a fait ça avec le sprint est Theo Bos, triple champion du monde qui après les Jeux de Pékin est passé sur la route. Aujourd’hui, il est sprinteur dans l’équipe Blanco. Je pense donc que oui, tout le monde s’est posé la question de changer de sport.

Vous avez déjà annoncé vouloir aller aux JO de Rio 2016 pour y remporter le titre olympique. Pensez-vous changer des choses dans la façon de vous entraîner ou dans votre programme de compétitions pour cette nouvelle olympiade ?

Déjà, ce serait bien qu’il y ait un nouvel entraîneur. Ça fait aussi des années qu’on demande un préparateur physique. Quand le Président est venu à l’INSEP, je lui ai dit : « en attendant qu’il y ait un nouvel entraîneur, je voudrais un préparateur physique, ça se passe comment ? ». On est encore en stand-by. J’ai cru comprendre que ça ne peut pas se passer comme ça parce qu’on est une vingtaine d’athlètes et ce n’est pas concevable si vingt athlètes veulent un préparateur physique. On est en équipe de France mais rien n’avance. C’est au jour le jour.

Je me sens encore capable d’être performant. Mais tout ça, ça n’aide pas. Certains sont partis récemment en compétition en Allemagne. Ça dépend de chaque personne, mais moi je sais que si ça ne va pas dans la tête, je n’arriverais pas à appuyer fort sur les pédales.

On va bien voir la suite des choses. Il y a quelques rares sponsors qui tiennent encore, mais ce n’est vraiment pas facile. Moi, je m’estime encore heureux parce que j’ai une bonne situation par rapport à mes sponsors. Mais c’est encore plus dur par exemple pour mes collègues d’entraînement. Je ne sais pas où tout ça va nous mener. Il y a quelques projets de pistes et de vélodromes, mais je pense que ça va bénéficier à d’autres générations que celle qui est là actuellement.

Merci beaucoup Grégory ! En espérant que vous puissiez très prochainement retrouver des conditions d’entraînement plus sereines !

Crédits photos : Chamussy Niviere Sipa (photo 2) et Cameron Spencer Getty Images Europe (photo 3)

La carrière de Grégory Baugé en quelques lignes :

Grégory Baugé participe à sa première grande compétition lors des Championnats du monde 2004. Cette même année, il est sélectionné en tant que remplaçant pour les Jeux Olympiques d’Athènes. En 2006, 2007 et 2008, il devient champion du monde en vitesse par équipe. Lors des Jeux Olympiques de Pékin en 2008, il remporte la médaille d’argent en vitesse par équipe (avec Kévin Sireau, Arnaud Tournant et Mickaël Bourgain). Il est également sélectionné en keirin lors de ces JO.

En 2009, il devient à la fois champion du monde en vitesse individuelle et en vitesse par équipe. Un an plus tard, il conserve son titre en individuel et prend l’argent par équipe. Il confirme en remportant l’or à la fois en individuel et par équipe aux Championnats du monde 2011, mais ces deux titres lui sont ensuite retirés pour défaut de localisation dans le cadre de la lutte anti-dopage.

En 2012, il devient de nouveau champion du monde de vitesse individuelle et obtient l’argent par équipe. Lors des Jeux Olympiques de Londres, il remporte deux médailles d’argent : en vitesse individuelle et en vitesse par équipe (avec Kévin Sireau et Mickaël d’Almeida). Aujourd’hui âgé de 28 ans, Grégory Baugé vise l’or aux Jeux Olympiques de Rio en 2016.