Interview de Jessica Harrison

(triathlon)

Jessica Harrison est depuis plusieurs années la meilleure triathlète française. Elle a terminé douzième des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 et neuvième de ceux de Londres l’année dernière. Elle revient sur ces expériences et nous explique qu’elle devrait mettre un terme à sa carrière à la fin de la saison.

Jessica, tu as participé aux Jeux Olympiques de Londres il y a exactement un an, terminant neuvième de l’épreuve. A l’époque, ce résultat correspondait-il à tes attentes ?

En allant aux Jeux, on espère toujours la médaille puisque c’est ce qu’on attend de nous. Mais vu la façon dont s’est déroulée la course, je pouvais difficilement espérer mieux que le top 10. Ca s’était vraiment regroupé en vélo. Or, pour que je puisse espérer une médaille, il aurait fallu être en plus petit comité après la natation. En tout cas, je n’avais pas de regrets en franchissant la ligne. Je savais que j’étais bien préparée. Même s’il n’y a que la médaille qui compte dans les médias, il faut aussi se regarder dans la glace et savoir si on a bien travaillé.

Tu es née en Grande-Bretagne. On imagine que courir les Jeux Olympiques dans le pays où tu as grandi a été un moment très fort ? Comment as-tu vécu cela ?

D’un côté, j’étais fière car je trouve que les Jeux ont vraiment été bien réussis. Les Anglais se sont fait une joie d’accueillir tout le monde et il y avait une superbe ambiance à Londres. Je trouvais que les installations étaient vraiment nickelles. Même si je suis Française maintenant, c’était une certaine fierté. D’un autre côté, je n’avais aucun regret d’être là en tant que Française. J’ai passé quasiment toute ma vie d’adulte en France et je me sens vraiment française maintenant. J’étais fière de ramener le maillot français là-bas et de concourir pour la France. C’était assez pratique aussi parce que ma famille et mes amis anglais pouvaient facilement venir voir la course. Finalement, j’ai bien profité dans tous les sens. C’était magique !

Certains athlètes ont du mal à se remotiver après avoir participé aux Jeux Olympiques et s’être préparé pendant quatre ans pour cette compétition. As-tu toi aussi vécu une période difficile dans les semaines ou les mois qui ont suivi les Jeux ?

Après 2008, j’ai effectivement eu le fameux coup de blues post Jeux Olympiques. Je crois que c’est tout simplement dû au fait qu’on pense tellement à cette date et à cet événement qu’une fois que c’est passé, c’est un peu le vide avant qu’on se fixe une nouvelle échéance. On a tellement pensé à la même chose pendant quatre ans que partir vers autre chose après est un peu dur mentalement.

Comme j’avais vécu ça en 2008, je savais que ça risquait d’arriver en 2012. J’ai donc fait attention à trouver d’autres projets. Ma pensée ne s’arrêtait pas au 4 août 2012 : j’avais d’autres courses et les vacances ensuite.

Je n’étais aussi pas sûre de refaire une saison après 2012. Je croyais honnêtement arrêter ma carrière internationale à Auckland (Nouvelle-Zélande) en octobre. J’étais donc bien motivée pour la fin de la saison parce que je me disais que c’était peut-être ma dernière. Finalement, j’ai décidé de refaire une saison internationale après un échec à Auckland.

Là, c’est pareil : comme je vais très certainement arrêter cette année à Londres, je n’ai pas trop de mal à me remotiver. Quand c’est la dernière, on a toujours un peu plus envie de donner le meilleur de soi-même.

En 2008, tu avais déjà participé aux Jeux Olympiques : c’était à Pékin et tu avais terminé douzième. Quels souvenirs gardes-tu de ces JO de Pékin ?

De manière personnelle, c’était une grosse satisfaction. C’était un rêve depuis toute petite d’aller aux Jeux Olympiques. Après une course correcte par rapport à mes capacités, je me suis retournée et j’ai regardé le site qui était magnifique à Pékin avec le lac et les montagnes en arrière-plan. J’ai le souvenir de m’être dit : « voilà, tu as fait les Jeux Olympiques et tu ne les as pas mal réussi, prends un moment pour apprécier ». C’est un souvenir très personnel mais assez fort, et je suis contente d’avoir pris le temps de faire ce point-là à la fin de la course.

Par contre, sur le bilan plus global de l’équipe de France, je crois que j’étais quasiment la seule à avoir plutôt bien réussi ma course. Carole Péon n’avait pas fait une super course, tout comme Laurent Vidal, alors que Tony Moulai avait abandonné et que Fred Belaubre avait terminé dixième alors qu’on en attendait une médaille. L’ambiance était donc un petit peu pesante pendant un ou deux jours. Mais après, on a voulu oublier ça et quand même bien profiter. C’était sympa mais ça n’avait rien à voir avec Londres au niveau de l’ambiance du public. Il y avait beaucoup moins de spectateurs et ils étaient moins intéressés par le sport.

Tu as remporté tous les titres de championne de France depuis 2009. Sens-tu que cela te donne plus de responsabilités ou qu’il y a plus d’attentes sur toi pour les grandes compétitions ?

Oui et non. Avec l’âge, j’ai un certain nombre d’années en équipe de France et ça me donne forcément de l’expérience, que j’ai envie de partager. Quand on se retrouve avec les Juniors ou les U23 sur des épreuves internationales, je suis toujours ouverte pour partager mon expérience et mon vécu. Je trouve que c’est important de ne pas tout garder pour soi et de ne pas arrêter sa carrière en laissant les autres se débrouiller. Ce n’est pas une responsabilité ou une obligation : ça me fait plaisir de partager ça. Aussi, si je sens que quelqu’un est un peu paumé sur une course, je vais aller un peu vers lui. Ça prend deux secondes et ça ne nuit pas à sa course de donner un petit coup de main ou un signe !

Par contre, on n’est pas très nombreuses au niveau des féminines en équipe de France. Au niveau senior, il y a aussi Emmie Charayron. Carole Péon a arrêté l’année dernière. Donc je ne sais pas si j’ai plus de responsabilités en étant championne de France, mais c’est vrai qu’une fois que j’arrêterai, il va falloir que la nouvelle génération arrive pour reprendre le flambeau.

Justement, je suis actuellement en stage à Vittel avec les jeunes qui ont été identifiées comme des futurs talents. Ça me permet de les coacher un peu. Ils m’ont posé des questions. Je trouve que partager un peu le savoir-faire est intéressant !

Arrives-tu à vivre du triathlon ou bien tu dois travailler à côté ?

On peut vivre assez bien du triathlon quand on a un certain niveau international. Du coup, on n’a pas besoin de travailler à côté. Il y a un système de clubs avec des sponsors fidèles qui nous soutiennent. La Fédération nous aide pour aller sur les courses internationales et pour les stages. Et puis il y a des grilles de prix assez intéressantes sur les courses internationales. Mis bout à bout, on arrive à en vivre sans avoir à travailler à côté, ce qui est un avantage quand on s’entraîne trente ou trente-deux heures par semaine et qu’il faut faire des soins. En pleine bourre, on est quand même sur trois ou quatre séances par jour ! Et puis on est aussi souvent parties pour les compétitions, donc même avoir un travail à mi-temps serait compliqué.

J’ai tout de même commencé à penser à ma reconversion il y a quelques années et je travaille un petit peu avec un ami sur ma propre société. C’est une société de combinaisons et de maillots de bain. C’est ce que je veux faire après. Du coup, je me dégage un peu de temps pour travailler dessus.

Tu disais tout à l’heure que tu comptes finir ta carrière à la fin de la saison. Est-ce définitif ?

Oui, je crois que c’est définitif. Ce n’est pas que le triathlon ne me plaît plus ou que je suis fatiguée d’en faire, c’est juste qu’il faut être pragmatique : j’ai 35 ans et est-ce que je vais véritablement être plus forte dans trois ans que maintenant ? Je ne crois pas. Si le relais avait été accepté aux Jeux Olympiques de 2016, ça aurait peut-être été différent parce que c’est un format qui me convient et me motive. Mais apparemment, ça ne va pas se faire.

Je préfère choisir mon moment pour passer à autre chose plutôt que pousser physiquement et mentalement jusqu’à 40 ans et être obligée d’arrêter parce que le corps ne suit plus physiquement. J’aime mieux finir en étant sélectionnée aux Championnats du monde de Londres. Je les prépare à bloc. Si je peux finir avec une belle course, ce serait génial ! L’année prochaine, je continuerai à faire quelques Grand Prix pour mon club, mais ce ne sera plus le même niveau. Je passerai alors plutôt à un entrainement de dix ou quinze heures par semaine.

Quel est ton programme et tes objectifs pour la suite de la saison ?

Ma prochaine course sera à Sartrouville le 1er septembre. C’est un Grand Prix National, sur le format sprint : 750 m de natation, 20 km en vélo et 5 km à pieds. Ça permet de travailler un peu la vitesse et de se frotter un peu aux internationaux car beaucoup d’étrangères font ces courses-là. Deux semaines plus tard, il y aura la grande finale à Londres. C’est vraiment le gros objectif de l’année. Ensuite, il y aura les Championnats de France le 29 septembre. Je crois que je vais finir en octobre sur la Coupe de France des clubs, un contre-la-montre par équipe. Après, je pars en vacances !

Merci beaucoup Jessica pour ta disponibilité et bonne fin de carrière !

La carrière de Jessica Harrison en quelques lignes :

Jessica Harrison participe à ses premiers Championnats du monde en 2002, terminant 23e. Elle est sélectionnée pour les Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Elle y prend la 12e place.

En 2009, elle signe son premier podium de Coupe du monde à Lorient. Cette même année, elle remporte aussi son premier titre de championne de France. Elle devient vice-championne du monde par équipe en 2010 à Lausanne.

En 2012, elle participe aux Jeux Olympiques de Londres. Elle termine 9e. Elle remporte également son quatrième titre de championne de France consécutif. Aujourd’hui âgée de 35 ans, Jessica Harrison compte arrêter sa carrière internationale à la fin de cette saison.

Pour en savoir plus sur Jessica, visitez son site : jessica-harrison.onlinetri.com