Interview de Julien Pillet

(escrime)

A quelques jours des Championnats du monde d’escrime, voici l’interview de l’un des sportifs Français les plus médaillés de l’histoire : Julien Pillet. Il est notamment deux fois champion Olympique et une fois vice-champion Olympique par équipe, double champion du monde et champion d’Europe par équipe, sans oublier deux fois vice-champion du monde en individuel. Retour avec lui sur une carrière hors-norme.

Julien, tu as remporté ta première médaille Olympique lors des JO de Sydney en 2000. Un an après le titre mondial par équipe, cette médaille d’argent par équipe était-elle une grande satisfaction pour tes premiers JO ou bien une déception ?

On était très contents de ramener une médaille Olympique. C’était ma première médaille Olympique. En finale, on était assez loin de pouvoir gagner. On a perdu 45-32 et je ne sais même pas si on a gagné un relais. On était très contents d’avoir cette deuxième place, surtout qu’on avait eu beaucoup de mal à remporter la demi-finale contre les Allemands. On avait alors gagné d’une touche. Cela faisait en tout un mois qu’on était partis, d’abord en stage puis pour les Jeux Olympiques en Australie. Revenir en France avec une médaille était une bonne fin et c’était agréable. C’est un bon souvenir !

Tu as remporté trois médailles Olympiques dans l’épreuve du sabre par équipe : l’argent en 2000 à Sydney, puis l’or en 2004 à Athènes et en 2008 à Pékin. Quelle est la médaille qui a été la plus difficile à décrocher selon toi ?

Elles ont toutes été difficiles à décrocher. Mais à Pékin, ce n’était vraiment pas évident. En quarts-de-finale contre l’Egypte, on avait eu du mal à entrer dans la rencontre. Mais c’était surtout difficile en demi-finale contre les Italiens car l’arbitrage n’était vraiment pas en notre faveur. Il a fallu que quelqu’un dans le public intervienne pour que ça redevienne un arbitrage « normal ». Il y avait déjà des pressions à l’époque. Finalement, on avait gagné de quatre touches. Mais c’était vraiment très dur car on avait cinq-six touches de retard pendant pas mal de relais. En finale, on était contre les Américains. On avait l’habitude de les tirer et on était assez à l’aise face à eux. Il y a donc eu des difficultés, mais finalement on s’en est bien sortis avec la médaille d’or au bout !

Tu es double champion Olympique. Qu’est-ce-que ces médailles Olympiques ont changé pour toi, à titre personnel ou dans le monde de l’escrime ?

A titre personnel, cela fait quelque chose au cœur et au moral de se dire qu’on est double champion Olympique. Quelques jours auparavant, les frères Jeannet étaient aussi devenus double-champions Olympiques (en épée par équipe, ndlr). J’étais très heureux pour eux. Le fait d’être dans le même cas de figure qu’eux quelques jours après m’a fait plaisir. C’était exceptionnel et je n’aurais jamais imaginé gagner deux fois les Jeux Olympiques. En individuel, je n’étais pas très loin de gagner une médaille aussi. Il a fallu beaucoup de travail.

Malheureusement, je n’ai pas de reconnaissance dans mon milieu. Quand vous avez beaucoup de succès, il y a beaucoup de jalousie. Je ne suis malheureusement pas le seul à être dans ce cas de figure. L’essentiel, c’est que la foule ait vibré. J’ai beaucoup de témoignages de gens de Strasbourg et du village de mes parents, c’est vraiment sympa. Ma famille était aussi présente et ça m’a fait du bien.

Comment expliques-tu cette régularité de l’équipe de France de sabre au plus haut niveau pendant ces Jeux Olympiques entre 2000 et 2008, avec trois médailles en trois éditions ?

C’est tout simplement parce que j’étais dans l’équipe ! Je rigole ! Sur les trois Jeux, j’ai eu affaire à trois équipes différentes. Au fil des années, on avait su trouver des complémentarités entre les individus. Il y avait aussi une habitude de l’excellence dans notre comportement et dans notre travail, et un suivi assez personnalisé de la part des entraîneurs. La rigueur et l’envie ont fait la différence ! Après, ça s’est un peu perdu.

Malgré cette réussite aux Jeux Olympiques en équipe, tu n’as pas pu remporter de médaille Olympique en individuel, terminant notamment quatrième en 2008. Cela reste-t-il un grand regret ?

Non, ce n’est pas un regret. J’aurais pu perdre avant la demi-finale. J’ai perdu la demi-finale et le match pour la troisième place contre des tireurs qui étaient meilleurs que moi ce jour-là. J’ai participé à toutes les demi-finales, en individuel et par équipe, des Championnats d’Europe, des Championnats du monde et des Jeux Olympiques. Pour moi, c’est quand même extraordinaire. J’aurais pu avoir cette médaille, mais ça n’aurait pas changé grand-chose à ma vie. Ça aurait été un plus ! Et de toute façon, quand on a quelque chose, on veut toujours un peu plus ! Si j’avais été troisième, j’aurais voulu être premier. C’est la vie. J’ai aussi terminé deux fois deuxième aux Championnats du monde en individuel. Et puis je n’étais pas toujours avec des entraîneurs qui me convenaient. J’ai fait comme j’ai pu et à l’arrivée, je pense que je peux me satisfaire d’avoir eu trois médailles Olympiques dont deux d’or.

Lors des Jeux Olympiques de Pékin, tu as terminé quatrième de l’épreuve individuelle, avant de disputer la compétition par équipe quelques jours plus tard. Cela a-t-il été difficile de se reconcentrer pour l’épreuve par équipe ?

Il y a eu le cas aux Jeux de Rio l’année dernière de deux athlètes françaises féminines qui ont terminé quatrième de l’épreuve individuelle et qui étaient très déçues. Moi, j’étais préparé pour n’importe quel scénario. Après l’individuel, que j’aie une médaille ou non, l’objectif était de revenir avec une autre médaille. Il n’y avait donc ni frustration, ni amertume. On avait gagné la Coupe du monde par équipe, et il fallait arriver à tirer au maximum de nos capacités. La performance vient avec la concentration, la technique, la stratégie. Cela se peaufine au fil des mois et des années. Ce n’est pas au dernier moment qu’on va changer notre fusil d’épaule. Quel que soit le résultat en individuel, il fallait revenir avec beaucoup d’envie sur l’épreuve par équipe !

Tu as participé à trois éditions des Jeux Olympiques. Quelle est l’édition qui t’as le plus marqué ?

Je pense que Sydney était très particulier parce que c’était à plus de 20 heures d’avion. C’était ma première aventure Olympique. J’avais uniquement mon expérience de téléspectateur. Il n’y avait pas vraiment de préparation psychologique. Il n’y avait pas d’échange d’expérience avec d’anciens athlètes. Je suis arrivé avec un certain état d’esprit et je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément propice pour réussir. J’ai donc ensuite eu à cœur de modifier cela sur les épreuves suivantes. Ça m’a donné le goût pour continuer.

Tu as eu une longue carrière au plus haut niveau, avec une première médaille mondiale en 1999. A quel moment de ta carrière t’es-tu senti le plus fort : au début, quand les autres tireurs ne te connaissaient pas beaucoup, ou plusieurs années plus tard, grâce à l’expérience ?

C’était quand j’ai remporté mes deux médailles d’argent aux Championnats du monde, en 2001 et 2002. On avait déjà eu beaucoup de succès par équipe (on avait été champions d’Europe et champions du monde, deuxièmes aux JO). Et je me suis rendu compte qu’il fallait aller dans une autre direction niveau stratégique. C’est ce que j’ai fait. J’avais la confiance de mon coach à l’époque. Il m’a mis dans de bonnes conditions. Je réussissais bien, je remportais des Coupe du monde, j’avais fait un gros travail de préparation mentale. Tous les facteurs de la performance étaient réunis. Quand je m’entraînais et quand j’étais en compétition, j’avais souvent de bonnes sensations. J’étais à mon plein potentiel. Chaque athlète a ses besoins. Moi, j’ai besoin d’être entouré et qu’on me fasse confiance. Après, ce n’était plus forcément le cas.

Quand as-tu décidé de mettre un terme à ta carrière et quelles sont tes activités depuis ?

J’ai été privé de continuer après les Jeux Olympiques de Londres de 2012. J’étais neuvième mondial mais je n’ai pas été qualifié. Ils avaient changé le règlement une année auparavant. Sur tous les autres Jeux Olympiques, j’aurais été sélectionné. J’étais un peu déçu. L’entraîneur qui allait officier en septembre 2012 m’a viré de l’INSEP en avril 2012, avant sa prise de fonction. J’avais à cœur de continuer parce que je n’ai pas compris qu’on puisse me virer sans raison. On m’a juste dit que j’étais trop âgé ! Je n’ai pas trouvé ça bien et j’ai aussi continué pour ça. Après, j’ai réussi à être numéro 1 français et sélectionné pour les Championnats d’Europe et du monde. Puis ma motivation a baissé et je ne m’entraînais que très peu. J’ai donc arrêté.

Depuis, je suis professeur de sport. Je travaille dans une Direction Départementale, pour le Préfet. En attendant de pouvoir revenir au sein de la Fédération d’Escrime, mais c’est plus compliqué !

Merci beaucoup Julien pour ta disponibilité et bravo pour ta belle carrière !

La carrière de Julien Pillet en quelques lignes :

Pratiquant le sabre, Julien Pillet remporte sa première médaille internationale avec le bronze en individuel aux Championnats d’Europe 1997. En 1999, il devient champion d’Europe et du monde par équipe. Sélectionné pour les Jeux Olympiques de Sydney, il remporte l’argent par équipe et termine 12e en individuel. Il poursuit son ascension en devenant notamment deux fois de suite vice-champion du monde en individuel (2001 et 2002).

Lors des Jeux Olympiques 2004 à Athènes, il devient champion Olympique par équipe (avec Damien et Gaël Touya). Il termine 11e en individuel. Il enrichit ensuite son palmarès par équipe aux Championnats du monde avec le bronze en 2005, l’or en 2006 et l’argent en 2007.

Il se distingue de nouveau aux Jeux Olympiques 2008 à Pékin. Il remporte une nouvelle médaille d’or par équipe (avec Boris Sanson et Nicolas Lopez) en étant notamment le dernier relayeur en finale. En individuel, il est éliminé en demi-finale puis perd le match pour la médaille de bronze. L’année suivante, il remporte une médaille d’argent en individuel aux Championnats d’Europe. Non sélectionné pour les Jeux Olympiques de Londres, Julien Pillet continue un peu sa carrière avant de devenir professeur de sport.