Interview de Stéphane Traineau

(judo)

Actuellement en pleine campagne pour être élu président de la Fédération Française de Judo, Stéphane Traineau a accepté de répondre aux questions d’interviewsport.fr. Ses motivations et son projet pour la Fédération, mais aussi son titre de champion du monde en 1991 ainsi que ses deux médailles de bronze remportées aux Jeux Olympiques d’Atlanta et de Sydney : Stéphane Traineau nous dit tout.

Stéphane, vous êtes actuellement en pleine campagne pour être élu au Comité Directeur de la Fédération Française de Judo et ensuite pour en être président. A quel moment et pour quelles raisons avez-vous décidé de vous lancer dans cette aventure ?

Ça fait deux ou trois ans que j’ai envie d’être « partie prenante » dans la Fédération. Je considère que j’apporte ma pierre à l’édifice depuis pas mal d’années : je commente le judo à la télévision, j’en fais la promotion, je l’utilise dans le domaine professionnel, j’interviens en France et à l’étranger dans des stages… Mais quand on n’est pas à l’intérieur, on ne peut pas faire avancer les choses autant qu’on aimerait.

Dans un premier temps, ma démarche a été de me rapprocher de l’équipe actuelle et du président en place. J’ai pris rendez-vous avec lui à quatre reprises pour lui faire savoir ma volonté de me mettre au service de la Fédération et du judo en tant qu’élu. Et par quatre fois, dont la dernière en février dernier, je me suis fait « renvoyer dans mes 22 », comme on dit en rugby. Bref ma démarche ne l’a pas intéressée.

Je considère qu’on est arrivé au bout d’un cycle. On a certes une Fédération qui ne va pas si mal lorsqu’on nous annonce un grand nombre de licenciés. Mais lorsqu’on analyse les chiffres, on note qu’il s’agit essentiellement d’enfants de moins de 12 ans, que le nombre de licenciés est en chute libre entre 12 et 36 ans et que le nombre de licences « judo été » approche les 50 000 cette année : un record de licences gratuites ! Il manque aussi des professeurs et leur formation coûte cher. Le judo est très peu présent du côté médiatique et marketing alors qu’on a des résultats incroyables. Si nous ne nous interrogeons pas maintenant sur l’avenir du judo et de notre Fédération, nous hypothéquons le futur. On verra les conséquences des décisions que l’on prend aujourd’hui dans 5, 6 ou 10 ans. C’est pour cela que je m’interroge. À partir de là, j’ai entamé mon petit tour de France et j’ai rencontré des professeurs, des élus départementaux et régionaux, des cadres techniques, des anciens champions, des anciens membres de la Fédération… Le but était de partager ma vision et de la confronter au terrain, car je n’ai pas la prétention de détenir la science infuse. C’est le partage d’expérience qui a donné lieu à ce projet. Comme on n’avait pas spécialement envie de m’ouvrir la porte et comme nous sommes dans une démocratie, j’ai décidé de me présenter. Voilà le cheminement !

J’ai 46 ans et j’ai commencé le judo à l’âge de 5 ans. Je suis ceinture noire septième dan. J’ai passé mon diplôme pour être professeur de judo. Je suis issu d’une famille de judoka.  J’ai été membre du Comité Départemental ainsi que du Comité Directeur Fédéral entre 1992 et 1996… C’est donc un milieu que je connais bien. Tout cela mélangé m’a amené naturellement à cette candidature.

Quel est votre programme et vos projets pour la Fédération ?

La tradition, la culture et les valeurs du judo sont pour nous un socle. C’est quelque chose d’indispensable et qui a fait notre richesse. Nous avons bâti ce projet sur cette base et autour de quatre axes.

Le premier est de rénover la Fédération de l’intérieur. Il s’agit de s’intéresser à notre mode de gouvernance et de modifier nos statuts, par exemple pour nos modes d’élection, de gestion, de communication et de prise de décisions. Aujourd’hui, le haut décide et impose au bas. Je pense que ce n’est pas comme ça que cela doit se passer. On doit beaucoup plus interroger la base, là où le judo se passe. La Fédération doit être aux services des clubs et non le contraire. Il s’agit aussi de s’ouvrir sur l’extérieur notamment avec la société civile, les entreprises et l’école.

On a appelé le deuxième grand axe « de la performance vers l’excellence ». On peut penser que cette formule ne s’applique qu’au haut niveau, mais l’idée de « performance » va bien plus loin : il s’agit d’appliquer des critères de performance au fonctionnement même de l’ensemble des services de la Fédération, au travail quotidien de tous. Le but est de mieux utiliser nos ressources pour avoir un meilleur rendement.

Le troisième axe, c’est une Fédération durable pour un judo durable. Comment veut-on que le judo soit dans 10 ou 20 ans ? Le développement durable, c’est bien sûr les nouvelles technologies dans les matières des tapis et des kimonos, mais plus globalement, c’est comment faire en sorte que la Fédération soit toujours présente et forte dans 10 ans ?

Le quatrième axe est beaucoup plus centré sur la notion de service. Le judo existe grâce aux clubs, aux professeurs et aux bénévoles, et il faut s’intéresser à eux. Nous avons un sport extraordinaire et devons faire attention à ne pas dilapider cet héritage. Le judo compétition n’est qu’une petite façon de voir le judo. Je pense qu’il faut réfléchir sur le judo santé, le judo pour les femmes, le judo pour les handicapés, le judo à l’école, en université, en entreprise, le judo loisir et en famille… Enfin, on doit faire en sorte que le judo soit encore mieux pratiqué, mieux enseigné. Il y a un travail de fond à faire sur notre discipline. 

Revenons maintenant sur votre carrière sportive. Avec deux médailles de bronze olympique, un titre de champion du monde et quatre titres de champion d’Europe, avez-vous rempli tous vos objectifs sportifs ?

Je ne vais pas me plaindre ! Mais comme tout champion, je suis un perfectionniste et j’ai eu envie de toujours plus. J’ai tout gagné, sauf le titre olympique. J’ai participé quatre fois aux JO, ce qui est une chance incroyable. Et par deux fois, je suis revenu avec le bronze alors que je serais bien revenu avec l’or ! Sinon, sincèrement, je pense avoir été extrêmement gâté par ma carrière sportive. J’ai gagné toutes les plus grandes compétitions. Je regarde donc derrière moi avec beaucoup de sérénité. Je me suis fait énormément plaisir avec une carrière qui a duré très longtemps : j’ai fait mes premiers Championnats d’Europe en junior en 1986 et j’ai participé à mon dernier championnat de France en 2006. Donc oui, je suis rassasié !   

Vous avez participé à quatre éditions des Jeux Olympiques entre 1988 et 2000. Quelle est l’édition qui vous a le plus marqué ?

Il y a en a deux : les premiers et les derniers. Les premiers, à Séoul, ont été selon moi les derniers Jeux Olympiques à taille humaine. Tout avait été fait pour les sportifs. Ce sont par exemple les derniers JO où en tant qu’athlète, on avait accès à tous les sites sportifs avec nos badges. À partir de 1992, ça a commencé à être différent. Munis de leur badges, les athlètes ont eu uniquement accès à leur sport. Le spectacle et la vente ont été privilégiés. Et les derniers, à Sydney, parce que je les ai vécus tranquillement. Je les ai fortement partagés notamment avec mon ami David Douillet parce qu’on savait que c’étaient nos dernières cartouches. On a pris un plaisir fou et c’est peut-être d’ailleurs pour ça que ça ne nous a pas si mal réussi ! Les Australiens nous ont accueillis de manière formidable. Sydney est une ville où l’eau est très présente avec des accès faciles aux plages. Il y avait la fête permanente. J’ai aimé cette ambiance. L’organisation était exemplaire et, malgré des contraintes de sécurité obligatoires, jamais pesante. On s’y sentait bien.

C’est marrant parce que finalement, je ne vous ai parlé que de l’ambiance et du ressenti, et non pas de la compétition. Comme quoi, le plus important est la façon dont on vit et l’on ressent l’ambiance générale… Je suis revenu de Séoul sans médaille, mais j’en garde un magnifique souvenir !  

En 1991, vous êtes devenu champion du monde de la catégorie des -95 kg. Ce titre n’a-t-il pas finalement été un poids dans l’optique des Jeux Olympiques de Barcelone un an plus tard ?

Peut-être. En 1990, je suis champion d’Europe. En 1991, je suis champion du monde. Je gagne la Coupe Kano en 1990. Je remporte à nouveau le Tournoi de Paris en 1991. Ça faisait deux ans que je gagnais tout. Surtout, je pense que ça a été la manière donc j’ai été champion du monde qui a joué puisque j’ai disputé cinq combats, tous gagnés par ippon. À ce moment-là, je dominais vraiment ma catégorie.

Je crois que la proximité de Barcelone avec la France a joué aussi un rôle négatif. Je combattais quasiment à la maison et je dominais tellement la catégorie que j’étais presque venu pour faire un peu le show. Or, aux JO, on ne fait pas le show : on gagne. Comme Teddy Riner cet été ! Oui, ça a peut-être été un poids. Je suis arrivé sur les Jeux Olympiques de Barcelone un peu trop vainqueur à l’avance et pas suffisamment en état de vigilance. Or, rien n’est jamais écrit dans le sport.      

De vos deux médailles de bronze remportées en 1996 à Atlanta et en 2000 à Sydney, quelle a été la plus dure à remporter ?

Psychologiquement, celle d’Atlanta a été dure. C’était mes troisièmes JO et j’avais été ultra favori des JO précédents à Barcelone. Je me disais que j’avais un mauvais sort contre moi. Une sorte de doute s’était installée. Pour finir, quand je suis sorti du podium à Atlanta, je n’avais pas le sourire, on le voit d’ailleurs sur les photos. Je me disais : « enfin, c’est bon, j’ai vaincu le signe indien mais dommage car l’or était à ma portée ! ». J’avais tout ce qu’il fallait pour être champion olympique ce jour-là à Atlanta, et je ne l’ai pas fait. C’était donc un demi-succès et un demi-échec.

Sportivement, là où il a vraiment fallu que je plonge dans mes réserves pour aller chercher la médaille, c’est indéniablement Sydney. Je n’étais plus en haut de la vague. J’étais dans les bons mais je n’avais rien d’assuré. Kosei Inoue était au top de sa carrière et il a été champion olympique. J’ai vécu cette médaille de bronze comme étant « ma » médaille d’or. Ce jour-là, c’était vraiment le maximum que je pouvais faire.  

Vous avez arrêté votre carrière après les JO de Sydney, mais vous êtes retourné sur les tatamis en 2006, devenant champion de France et participant au Tournoi de Paris à l’âge de 39 ans. Pourquoi avoir fait de nouveau de la compétition à ce moment-là ?

Ça a été un moment un peu difficile pour moi dans ma vie professionnelle et personnelle. De 2001 à 2005, j’étais l’entraîneur des équipes de France et fin 2005, on est rentré des Championnats du monde du Caire avec sept médailles. On avait fait un bon résultat, même si un an auparavant on avait raté les Jeux d’Athènes. Puis il y a eu un changement politique à la Fédération et on a été écarté et maltraité. J’ai eu un sentiment de trahison de ma famille judo. Finalement, ce court come-back a été un moyen pour moi de me rappeler qui j’étais vraiment : un combattant qui savait relever les défis.

Au début, j’ai fait ça à la cantonade et quand j’ai vu que j’embêtais un peu les gens de la Fédération, ça m’a amusé. Ensuite, c’est devenu sérieux et j’avais plus d’interviews qu’après mon titre de Champion du monde ! (rires)

En le faisant, je ne savais pas du tout à quoi je m’attaquais. Avec le recul, je pense que j’étais un petit peu dingue. La compétition a été très dure parce que je n’étais absolument pas prêt physiquement : je m’étais entraîné une dizaine de fois et il fallait que je perde quinze kilos. Mais au final, ça a été un pari réussi car j’ai gagné ! Ensuite, j’ai participé au Tournoi de Paris avec une standing ovation en sortant de Bercy. Ça a été un moment très sympa de communion avec le public ! J’ai pris un pied fou une fois que j’étais dedans !  Je suis fier de l’avoir fait car c’est aussi une façon de montrer que le judo est sport extraordinaire et qu’il peut nous faire déplacer des montagnes, même à 40 ans !

Outre votre projet de devenir président de la Fédération Française de Judo, quels ont été les principaux axes de votre reconversion depuis l’arrêt de votre carrière ?

De 2001 à 2005, j’ai d’abord été entraîneur national de l’équipe de France, puis responsable de l’équipe de France masculine. De 2002 à 2005, j’ai été Directeur du Haut Niveau. Quand j’ai quitté la Fédération, j’ai décidé de me tourner vers le privé. Pendant un an et demi, j’ai été Directeur Général d’un réseau de clubs de fitness sur Paris. J’ai découvert l’univers du sport business à travers l’industrie du sport loisir. Une expérience intéressante. Parallèlement à ça, en tant que professeur de sport supérieur, j’avais envie de formaliser certaines connaissances. J’ai donc fait un diplôme à l’Essec, une Grande Ecole de Commerce à Paris, où j’ai obtenu un Master et écrit une thèse sur l’utilisation de l’intelligence économique dans le domaine du sport. J’ai ensuite rejoint ma propre structure, créé en 2002 avec trois autres associés : Carré Final. C’est une agence de communication, de relations presse et de conseil en marketing. Aujourd’hui, Carré Final est présent en France et aussi en Allemagne grâce à Carré Final Germany crée en 2009.

Mon parcours professionnel m’a apporté une vision extérieure à la Fédération, une expérience du privé et une vision beaucoup plus complète des problématiques et des solutions liées au sport. Notre Fédération dispose de leviers encore inexploités à ce jour. Nous disposons d’une vraie marge de progression ! Mettons-nous au travail !

Merci beaucoup Stéphane et bonne chance pour les élections !

Crédit 3e photo : Olivier Prevosto

La carrière de Stéphane Traineau en quelques lignes :

Stéphane Traineau intègre l’équipe de France en 1987. L’année suivante, il participe aux Jeux Olympiques de Seoul. En 1990, il devient champion d’Europe. Il décroche le titre de champion du monde de la catégorie des -95 kg en 1991. En 1992, il est de nouveau champion d’Europe mais ne remporte pas de médaille aux Jeux Olympiques de Barcelone.

Il continue ensuite à étoffer son palmarès avec l’or aux Championnats d’Europe 1993 et deux médailles de bronze aux Championnats du monde en 1993 et 1995. En 1996, il décroche aux Jeux Olympiques d’Atlanta la médaille de bronze. En 1999, il obtient son quatrième titre de champion d’Europe.

Il participe à ses derniers Jeux Olympiques à Sydney en 2000 et se distingue en remportant une nouvelle médaille de bronze. Il arrête ensuite sa carrière, avant un bref retour à la compétition en 2006, lors duquel il est champion de France à l’âge de 39 ans. Stéphane Traineau est actuellement en plein campagne pour être élu président de la Fédération Française de Judo.