Interview de Tony Estanguet

(canoë)

Tony Estanguet est entré dans l’histoire du sport français en remportant deux médailles d’or aux Jeux Olympiques : la première en 2000 à Sydney, et la deuxième en 2004 à Athènes. Moins d’un mois après avoir décroché son troisième titre de champion du monde, le porte-drapeau de la délégation française aux JO de Pékin évoque les grands moments de sa carrière pour interviewsport.fr.

Tony, vous êtes devenu champion olympique de slalom en canoë monoplace à Sydney, en 2000. Considérez-vous que ce titre obtenu aussi tôt a changé votre carrière, mais aussi votre vie ?

« Je pense effectivement que la date la plus symbolique dans ma carrière est 2000. C’est le premier grand titre, c’est un peu le rêve de gamin qui se réalise, c’est la magie des Jeux pour la première fois, sur un pays qui en plus me faisait rêver… On ne pouvait pas rêver mieux comme première expérience ! Je crois que ce titre m’a fait basculer dans un nouveau statut et dans une nouvelle vie. Donc oui, bien évidemment, je pense que cela aura eu un impact sur toute ma vie ! »

Pour obtenir le dernier billet qualificatif pour ces Jeux Olympiques de Sydney, vous avez été en compétition directe avec votre frère, Patrice Estanguet, qui avait lui aussi le niveau d’une médaille olympique. Comment avez-vous géré cette course à la qualification ?

« C’est vrai que ça a aussi été un moment très particulier dans ma carrière et je pense qu’on s’en souviendra toute notre vie. C’était vraiment un moment à part… Pourtant, on avait l’habitude se s’affronter sur des compétitions puisqu’étant tous les deux en équipe de France depuis quatre ans, on était régulièrement en sélections ensemble, à devoir disputer des titres ou des championnats l’un contre l’autre.

Mais on s’est rendus compte que la sélection pour les Jeux de Sydney n’était pas évidente à gérer : il ne restait plus qu’une place, on était directement confrontés et on s’est retrouvé rapidement au-dessus du lot. Vous avez beau essayer d’être professionnel et très concentré sur votre préparation, vous avez quand même forcément des pensées affectives pour votre frangin ! Il n’y a pourtant pas trop de place à ça dans une compétition de haut niveau.

Ca a donc été un scénario terrible parce qu’on était vraiment au même niveau. Je me souviens que je gagne la première course, qu’il gagne la deuxième, qu’on était vraiment ex aequo au départ de la troisième course qui allait être décisive… Et ça s’est joué d’un rien !

Pour moi, c’était enfin l’accès à un rêve de gamin : participer à des Jeux ! Pour lui, c’était très difficile à vivre parce qu’il était le grand favori des Jeux Olympiques. A l’époque, il était numéro 1 au classement mondial, donc ça a été dur pour lui. Mais ce qui a été fantastique, c’est qu’il a souhaité continuer à m’accompagner et à me donner son expérience (lui-même avait été médaillé olympique à Atlanta). Cela m’a permis de gagner beaucoup de temps, de me présenter à Sydney sans commettre les erreurs que lui avait pu commettre dans le passé, et finalement de gagner. Donc finalement, le partage de ce titre avec lui a été un moment très fort. Mais c’est sûr que c’était très difficile à vivre au moment des sélections parce que le rêve était d’aller tous les deux aux Jeux Olympiques, et pourquoi pas de faire un podium en même temps ! »

En 2004, vous avez de nouveau remporté la médaille d’or des Jeux Olympiques, à Athènes. Le fait d’avoir un titre à défendre a-t-il changé votre état d’esprit ? Racontez-nous un peu comment vous avez vécu ce deuxième titre olympique ?

« La deuxième expérience olympique a été très différente pour moi parce que ce n’était plus la première fois : je n’allais plus uniquement là-bas pour participer à des Jeux, mais pour conserver mon titre. J’avais affiché l’objectif de gagner, donc j’étais favori et leader. Ca a été très compliqué de gérer ces émotions et ce statut de favori, avec un peu de pression du résultat.

Je me suis accroché, sur un bassin peu évident, en eau salée, qui allait perturber un peu les embarcations. C’était très intéressant parce que du coup, il a fallu faire face à de nouveaux défis auxquels je n’étais pas du tout habitué : journalistes, médias, sollicitations, partenaires… Cela m’a aussi permis de rentrer dans le club assez fermé des gens qui sont double champions olympiques. Cela a donc donné une nouvelle ampleur à ma carrière et à mon palmarès. J’ai senti que le fait de gagner ce deuxième titre olympique avait amené une reconnaissance importante à ma carrière, mais aussi à mon sport. »

Après avoir obtenu ce deuxième titre olympique consécutif, avez-vous connu cette période de démotivation dont parlent certains sportifs ?

« Le double titre olympique m’a amené à un nouveau statut, auquel je n’étais pas forcément préparé. J’ai donc été très sollicité derrière et je pense que ça a un peu perturbé mon équilibre. Du coup, j’ai mis un peu de temps à « retomber sur mes pattes ».

Mais j’ai pu me raccrocher à un défi fort, qui était de devenir champion du monde. J’avais beau être double champion olympique, je n’avais encore jamais été champion du monde. L’objectif de l’olympiade qui a suivi était donc d’aller décrocher ce titre mondial. En 2005, j’ai terminé deuxième à quelques dixièmes du premier, alors que j’ai touché deux portes et que j’ai donc eu quatre secondes de pénalité. C’était très frustrant ! Et enfin, en 2006, j’ai décroché ce premier titre mondial. Heureusement qu’il y avait ce défi-là ! »

Lors des Jeux Olympiques de Pékin, en 2008, vous avez en revanche été éliminé dès les demi-finales. Avec un peu de recul, que vous a-t-il manqué à Pékin pour briller ?

« Pour provoquer un peu, j’ai envie de dire que le problème n’est pas ce qui m’a manqué, mais c’est que j’ai fait trop de choses. J’ai été un peu dans l’excès, dans la volonté de trop en faire, de trop m’entraîner, de trop vouloir me sécuriser, d’être trop rigoureux, d’être trop enfermé dans ma propre bulle… Et finalement, j’avais tellement préparé la compétition de Pékin que je l’avais courue des centaines de fois avant le Jour J. Or, une finale olympique, ça se gagne le jour J. Il faut être capable d’avoir cette lucidité le dernier jour pour faire en fonction de ce que l’on ressent ce jour-là, en fonction de la concurrence, des conditions météos… Et ça, je n’en étais pas capable parce qu’après avoir travaillé ce projet et cette stratégie olympique pendant deux longues années, je n’avais plus cette capacité d’adaptation au dernier moment. »

Lors de ces Jeux Olympiques, vous avez eu l’honneur d’être le porte-drapeau de la délégation française. Etre porte-drapeau change-t-il la manière de se concentrer sur sa propre compétition ?

« Oui, bien évidemment, ça a eu un impact sur ma préparation. Mais heureusement que j’ai eu cet honneur parce que ça a été une reconnaissance incroyable. En étant lauréat de ce porte-drapeau, c’était la première fois que le canoë-kayak était reconnu comme un acteur majeur des sports olympiques en France.

Je n’ai pas de regret d’avoir vécu ces moments-là. Déjà pour les émotions que cela m’a apportées : défiler dans un stade en tête de la délégation française, c’était vraiment très touchant ! Et puis, il ne faut pas se le cacher, ça m’a aussi apporté une notoriété intéressante. Je n’ai donc pas de regret là-dessus. Les regrets que j’ai pu avoir, c’est de ne pas avoir été capable de gérer le côté sportif. Mais je ne crois pas que le fait d’avoir été porte-drapeau ait eu cet impact sur la préparation : ce sont plus des erreurs de gestion de la préparation sportive qu’autre chose. »

Fin septembre, vous étiez présent à Paris lors de la première Journée sur l’eau, organisée notamment par EDF. Sentez-vous qu’un tel événement permet de plus médiatiser votre discipline ?

« Bien évidemment. C’est important pour nous d’aller sur des événements grand public. Souvent, le reproche fait à nos événements sportifs est qu’ils sont trop confidentiels. La volonté d’un événement comme celui de la Journée sur l’eau est justement de se remettre un peu au niveau du loisir et du grand public pour proposer des baptêmes, discuter, signer des autographes, faire des photos… L’objectif est d’essayer de désacraliser un peu ces sportifs de haut niveau et de montrer que nous, quand on a commencé le kayak, c’était aussi sur un bassin d’eau plate, très simplement, pour trouver un peu de jeu et de plaisir sur l’eau. Il y a ensuite des étapes pour arriver à la compétition mais c’est dans un deuxième temps. La première étape, c’est vraiment de partager cette passion de l’eau et des sports d’eau ! »

Votre carrière est en grande partie marquée par votre duel au sommet avec le Slovaque Michal Martikan. Quels sont vos rapports avec lui ?

« Ce sont des rapports essentiellement sportifs. C’est vrai que ce parcours depuis maintenant une quinzaine d’années est assez étonnant. Dans quasiment tous les grands championnats, on se retrouve tous les deux en adversité directe et sur le haut du podium. On s’est partagé une bonne partie des victoires sur les quinze dernières saisons !

Il y a énormément de respect entre nous. Je pense qu’on s’apprécie. On a des styles de navigation assez différents, ce qui nous permet de cultiver nos différences et de ne pas trop être dans l’adversité directe. Chacun essaie de faire sa course avec ses propres armes. Il y a donc énormément de respect et de sympathie. Après, je pense que lui comme moi, on est des personnes assez timides, donc on n’est pas non plus forcément très proches. On ne parle pas énormément ensemble, mais les échanges que l’on peut avoir, que ce soit par mail ou lors des événements, sont vraiment très sympas ! »

A la mi-septembre, vous avez remporté un troisième titre de champion du monde, le deuxième consécutif. Que représente ce titre pour vous ? Est-ce un objectif en soi de réussi, une étape vers les JO de Londres ou bien une revanche par rapport aux JO de Pékin ?

« J’ai envie de dire que c’est un peu les trois. C’est un titre vraiment intéressant parce que depuis deux ans, j’essaie de changer cet état d’esprit dans ma préparation, d’être un peu plus ouvert sur mon environnement et moins enfermé sur ma bulle. L’objectif de ce Championnat du monde était d’aller un peu dans l’extrême et d’être vraiment très ouvert sur ce qui se passait autour de moi, d’être un peu détaché de la pression du résultat et de puiser de l’énergie dans les spectateurs et dans le bassin.

C’était un bassin qui ne me correspondait pas vraiment. Mes derniers résultats là-bas n’étaient pas significatifs : j’y avais terminé 42e aux derniers Championnats d’Europe et raté deux étapes de Coupe du monde. Je n’avais donc jamais brillé là-bas. C’était aussi un défi d’être capable de m’en sortir, de ne pas être dans la frustration du bassin comme à Pékin, mais au contraire d’être dans le jeu et dans le défi, d’être capable de s’en sortir quoiqu’il arrive. Tout ça, je l’ai réussi donc il y a eu forcément une petite revanche par rapport à Pékin, où je n’avais pas réussi ces éléments-là. Surtout, ça booste pour la fin de l’olympiade. Deux titres mondiaux, ça fait rêver et ça motive. On se dit que ça vaut le coup de continuer encore deux ans et d’essayer de préparer les Jeux ! »

Merci beaucoup Tony pour cette interview et bonne chance pour la suite !

La carrière de Tony Estanguet en quelques lignes :

Pratiquant le canoë monoplace (C1), Tony Estanguet participe à ses premiers Championnats du monde en 1997. En 2000, il est sacré champion olympique lors des Jeux de Sydney. Son palmarès s’étoffe petit à petit en étant champion d’Europe (en 2000) et deux fois vice-champion du monde (en 2003 et 2005). En 2004, lors des Jeux d’Athènes, il réussit l’exploit de remporter une seconde médaille d’or olympique consécutive dans sa discipline.

En 2006, il remporte les Championnats d’Europe mais surtout les Championnats du monde, seul titre qui manquait à son palmarès. L’année suivante, il est vice-champion du monde. En 2008, Tony Estanguet est désigné porte-drapeau de la délégation française pour les Jeux Olympiques de Pékin. En revanche, il ne parvient pas à briller lors de sa compétition, terminant 9e.

Après avoir remporté deux nouveaux titres de champion du monde en 2009 et plus récemment en septembre 2010, il cherchera à devenir le premier français triple champion olympique lors des Jeux de Londres, en 2012.

Pour en savoir plus sur Tony, visitez son site officiel : tonyestanguet.com