Interview de David Poisson

(ski alpin / hommage)

C’est avec beaucoup de tristesse que nous avons appris le décès du skieur alpin David Poisson, à la suite d’une chute à l’entraînement le 13 novembre. Nous l’avions interviewé le 4 octobre dernier à Paris et nous comptions publier son interview en fin d’année. Voici l’intégralité de son interview, que nous souhaitons publier en tant qu’hommage. Au moment d’entamer sa treizième saison en Coupe du monde, David Poisson revenait pour nous sur sa carrière marquée par une médaille de bronze aux Championnats du monde 2013 et deux participations aux Jeux Olympiques. Immenses pensées pour ce champion parti trop tôt.

David, tu as participé pour la première fois aux Jeux Olympiques en 2010 à Vancouver, terminant septième de la descente. Pour ta première participation aux JO, cette performance était une satisfaction ?

Oui. Ce n’est pas forcément ma meilleure place en course, mais c’est la course où j’ai été le plus près de la victoire en ce qui concerne les écarts avec le vainqueur. C’était une grosse satisfaction. Quand on vient aux Jeux, on a toujours envie de faire mieux. Mais en ski alpin, c’est tellement serré ! Ça se joue au centième près… Parfois, on peut réussir une course et être septième ou même plus loin. Certes, aux Jeux, c’est la médaille qui compte. On nous l’a assez souvent répété et on va là-bas pour ça. Quand tu dis aux gens que tu as terminé septième, ils te disent : « ouais, et la médaille ? ». Mais je suis content d’avoir fait cette course et de ne pas être passé à côté de l’événement, ce qui n’est déjà pas évident aux Jeux. Je n’ai rien à me reprocher sur la course en elle-même. On est un sport en extérieur, avec des conditions qui évoluent. C’est peut-être la meilleure manche que je n’ai jamais faite dans ma carrière, même si tout est subjectif. Je ne peux pas être déçu !

En 2014, tu as de nouveau participé aux Jeux Olympiques à Sotchi (16e de la descente et 17e du Super-G). De ces deux éditions des JO, quelle est celle qui t’a le plus marqué ?

Les deux éditions étaient différentes. J’ai de la chance parce que lors de ces deux Jeux Olympiques, les pistes étaient jolies. On reproche parfois le fait que ce sont des pistes fabriquées de toute pièce pour un événement. On fait en effet deux courses dans notre carrière sur de telles pistes.

A Sotchi, la piste était magnifique et c’était un bonheur d’y aller. C’était très bien pour les athlètes parce que le Village Olympique était au pied des pistes et on n’avait pas à passer toutes les sécurités. Mais mon meilleur souvenir reste Vancouver. Même en dehors du résultat, Vancouver reste spécial parce que c’était ma première aux Jeux Olympiques. Ca marque ! J’espère qu’il y aura d’autres bons souvenirs !

L’année prochaine ont lieu les Jeux Olympiques de Pyeongchang. Fort de tes deux expériences Olympiques, vas-tu changer quelque chose dans ta façon d’aborder cette saison pour être performant aux JO ?

C’est vrai que les Jeux Olympiques sont un rendez-vous important de la saison. Mais aujourd’hui, on n’est plus dans la même configuration qu’il y a huit ans, lors des Jeux de Vancouver. On a actuellement une équipe très forte. On est neuf dans le groupe vitesse, et tous peuvent prétendre à une qualification pour les Jeux Olympiques. Mais on ne sera que quatre à pouvoir courir là-bas. Cela a changé !

La sélection pour le ski alpin est assez spécifique et se fait une semaine avant qu’on court. Toute la saison de Coupe du monde compte pour la sélection et on n’a du coup pas intérêt à se préparer uniquement pour les Jeux. Il faut être performant sur la saison de Coupe  du monde pour pouvoir se qualifier aux Jeux. Et de toute façon, je pense que le meilleur moyen de se préparer est d’arriver avec des résultats et une bonne confiance. Cette confiance se fait sur les courses d’avant. Il vaut mieux arriver un peu fatigué sur les Jeux mais avoir fait le plein de confiance, plutôt que d’essayer d’avoir son pic de forme sur les Jeux. Un, il y a le risque de ne pas avoir sa qualification, et de deux, la confiance joue énormément.

Le sommet de ta carrière est ta médaille de bronze remportée en descente lors des Championnats du monde 2013. Avant la course, pensais-tu pouvoir obtenir ce podium, ou bien cela a été une bonne surprise ?

C’était une bonne surprise parce que je n’avais pas fait de podium en Coupe du monde. Ma meilleure place était alors quatrième, quinze jours avant. C’est un peu la caractéristique de notre sport aujourd’hui : les trente meilleurs mondiaux peuvent aller jouer le podium. Une surprise ? Peut-être, et encore je n’en suis pas forcément sûr. Est-ce-que je m’y attendais ? En tout cas, je l’espérais énormément. J’allais là-bas pour ça. La confiance des courses précédentes jouait énormément.

Depuis, j’ai refait un podium en Coupe du monde mais ce n’était pas du tout le même état d’esprit (en janvier 2015 à Santa Catarina, ndlr). Celui-là, pour le coup, était plus une surprise parce que je n’avais pas forcément été très bon sur les premières courses de la saison. J’étais sur un terrain qui était censé me convenir et qui correspondait à mon style de ski. Et j’étais arrivé là-bas en me disant : « si tu n’y vas pas aujourd’hui, ça va être dur d’y aller derrière ». J’ai alors posé le cerveau. C’est quelque chose qu’on fait très rarement en descente, je peux te l’assurer, même si ça ne paraît pas. C’est passé et j’en suis très content aujourd’hui. Mais je ne veux pas des courses comme ça tous les weekends. Je préfère arriver sur une course en étant plus sûr de moi et de mon ski, plutôt que de tenter le tout pour le tout.

Qu’est-ce-que cette médaille aux Championnats du monde a changé pour toi, sur et dehors des pistes de ski ?

Elle m’a donné un peu de confiance et aussi un peu de reconnaissance, même si ce n’est pas après ça que je cours. C’était un soulagement.

Mais ce que je trouve un peu bizarre, c’est qu’il y a eu tellement de choses à côté après la course et la médaille que j’ai finalement presque oublié mes sensations sur les skis. Deux semaines avant, je terminais quatrième à Kitzbühel. C’est la Mecque de la descente mondiale et faire quatrième là-bas vaut quasiment une médaille aux Jeux Olympiques ou aux Championnats du monde. A Kitzbühel, j’ai eu toutes les sensations associées à la manche. Alors qu’aux Mondiaux, il y a eu tellement de choses après la médaille que j’ai un peu perdu mes sensations. Et même quand je revois la manche de ma médaille, j’ai du mal à m’identifier à cette course. C’est mon seul petit regret. Mais la médaille a été une grande joie !

Sinon, je me suis surtout dit : « aujourd’hui, le travail est récompensé  et quoiqu’il arrive, tu n’as pas fait ça pour rien ». Ça va faire ma treizième saison en Coupe du monde. Quand j’étais gamin et que j’ai commencé la compétition, mon rêve n’était pas forcément de gagner des courses, mais déjà de pouvoir les faire. Avoir tenu treize saisons est ma plus grosse fierté. Je me régale !

Tu as souvent été gêné par des chutes et des blessures au cours de ta carrière, et tu es toujours en équipe de France à 35 ans. Qu’est-ce-qui t’a donné la force de revenir à chaque fois ?

Je ne me suis jamais vraiment posé la question. J’ai toujours pensé que les chutes faisaient partie du truc. A la fin de la saison 2015, j’ai pris une grosse chute aux Championnats de France. Ça m’a même motivé car je me suis dit que je ne pouvais pas partir là-dessus. Aujourd’hui, j’ai mûri, et si je devais repasser par le stade de la blessure, peut-être que ça changerait. Et aussi, j’ai un petit qui m’attend à la maison. Quand j’ai eu mon petit il y a un an et demi, je me suis demandé si j’avais encore envie de m’engager, si je n’avais pas plutôt envie de passer plus de temps avec lui. C’est la première fois que je me posais cette question.

Cette saison sera ta dernière saison, où bien tu laisses la porte ouverte à continuer au-delà de 2018 ?

Je laisse la porte ouverte. Je ne dis pas que ce ne sera pas la dernière. Il faut prendre les saisons les unes après les autres. Mais je n’ai pas envie que ça s’arrête. Si l’équipe continue à me faire confiance et si je continue à avoir les résultats qu’il faut pour cette rester dans cette équipe, je serais content de pouvoir continuer. Mais ça pousse derrière ! Les jeunes vont très vite et il ne va pas falloir dormir. C’est un rythme de vie auquel je me suis habitué et mine de rien, c’est dur de s’imaginer faire autre chose. J’ai envie de trouver quelque chose d’autre et de partir sereinement.

Nous adressons nos plus sincères condoléances à la famille et aux proches de David Poisson.

Nous avons choisi de publier l’interview telle quelle, et de ne retraiter aucune question ni aucune phrase, de façon à comprendre son état d’esprit avant son accident. Nous garderons en souvenir la gentillesse de David et son sourire lors de cette interview. Un grand champion parti trop tôt.

La carrière de David Poisson en quelques lignes :

Spécialiste des épreuves de vitesse, David Poisson participe à sa première épreuve de Coupe du monde en 2004. Suite à une blessure, il ne peut pas prendre part aux Jeux Olympiques de Turin en 2006. Lors des Jeux Olympiques de Vancouver en 2010, il prend la 7e place de la descente. Il prend part également au Super-G (abandon).

Le sommet de sa carrière est en février 2013 : il remporte alors la médaille de bronze des Championnats du monde en descente. Cette même saison, il termine 4e de la descente de Kitzbühel.

Qualifié pour les Jeux Olympiques de Sotchi en 2014, il termine 16e de la descente et 17e du Super-G. En janvier 2015, il signe un podium lors de la Coupe du monde de Santa Catarina avec la troisième place de la descente.

Le 13 novembre 2017, il perd la vie lors d’une chute à l’entraînement, au Canada. Il était âgé de 35 ans et se préparait pour les Jeux Olympiques de Pyeongchang.