Interview de Déborah Anthonioz

(snowboard)

Pour fêter la nouvelle année, interviewsport.fr a eu l’honneur d’interviewer la vice-championne olympique Déborah Anthonioz. La spécialiste du boardercross revient sur sa médaille obtenue aux Jeux Olympiques de Vancouver mais aussi sur sa volonté sans faille lors des périodes difficiles de sa carrière.

Déborah, avant de faire du boardercross, tu pratiquais le snowboard en alpin, remportant même deux titres de championne du monde junior en 1996 et 1997. Qu’est-ce-qui t’as poussée à changer de discipline en 2002 ?

« En fait, ça n’a pas été tellement un choix : ça s’est fait comme ça. Je me suis cassée la cheville en 1998, juste avant les Jeux de Nagano, et j’ai eu pas mal de complications. En 1999, j’ai essayé de reprendre la compétition d’alpin mais j’avais très mal. J’ai donc dû complètement arrêter le snowboard pendant plus de trois ans.

Pendant ce temps-là, j’ai passé mon monitorat de ski et j’ai été à l’IUT à Annecy. Je me suis remise au snowboard progressivement. Après avoir passé mon monitorat, je devais faire des stages à Flaine (où j’habitais à l’époque), et ils avaient besoin de moniteurs de snowboard. Donc ils m’ont mis des cours de snowboard, bien que je ne voulais pas en faire : le ski, j’y arrivais bien parce que les chaussures sont rigides et que ça ne me faisait pas mal à la cheville, alors que le snowboard, c’était une horreur ! Mais je n’ai pas eu le choix car ils avaient besoin de moi.

Du coup, j’enseignais et ça se passait plutôt bien. A un moment, j’ai donc songé à reprendre la compétition. Mais le problème, c’est que l’alpin demandait beaucoup d’entraînement spécifique et que je n’avais pas le temps avec mon travail. D’autant plus qu’entre-temps, j’avais perdu tous mes sponsors et il fallait que je paye mon appartement à Annecy et mes études.

Et à la fin de la saison 2001, les personnes du club des sports de Flaine partaient faire les Championnats de France de boardercross. Ils m’ont alors dit : « viens avec nous, tu as des bonnes bases en alpin et le boardercross, c’est un peu pareil, il n’y a pas de raison que tu n’y arrives pas ». Du coup, je suis partie avec eux et j’ai terminé troisième ou quatrième. Ca ne s’était pas trop mal passé, donc c’est parti un peu comme ça ! Un peu par hasard ! »

En 2006, tu faisais partie des favorites pour les Jeux Olympiques de Turin, mais une blessure au bras a perturbé ta préparation deux mois avant la compétition et tu as finalement terminé dixième. Gardes-tu quand même de bons souvenirs de Turin ou cela reste aujourd’hui encore comme une immense déception ?

« Je n’en garde absolument pas des bons souvenirs. Ca restera toujours une immense déception et c’est ce qui m’a poussée à continuer. Car à un moment donné, j’avais prévu d’arrêter une saison après les Jeux, c’est-à-dire en 2007. Mais quand je suis parvenue dans l’aire d’arrivée à Turin, j’étais tellement déçue… Je pleurais, c’était horrible ! Du coup, je me suis dit : « ce n’est pas grave, quatre ans, c’est rien, ça fait dix ans que je m’entraîne, donc j’irais à Vancouver et j’en ramènerai une médaille ».

Ca m’a donc poussée à aller à Vancouver, mais je ne garde vraiment pas un bon souvenir de Turin. D’ailleurs, mon papa a enregistré la compétition de ces JO mais je n’ai jamais eu la force ou l’envie de la regarder. »

En février dernier, tu as remporté la médaille d’argent des Jeux Olympiques de Vancouver. Cette médaille était-elle une surprise pour toi ou bien un objectif en arrivant au Canada ?

« C’était vraiment un objectif. Quand on va aux Jeux, c’est pour faire une médaille. C’est sûr que rien que d’y participer, c’est une expérience formidable, et j’ai passé de très bons moments. Mais j’y allais pour faire un résultat et une médaille ! Depuis Turin, je ne pensais qu’à ça. C’est ce qui me faisait lever le matin et tenir le coup quand ça n’allait pas. En 2008, j’ai eu un gros accident et j’ai passé trois mois dans un fauteuil roulant, donc ça n’a pas été tous les jours facile… Mais à aucun moment je n’ai baissé les bras parce que cette médaille, je la voulais absolument !

C’est vrai que je n’étais pas du tout parmi les favorites. Mais je savais que j’en étais capable, que les Jeux sont une course complètement à part et que tout peut se passer. Je savais donc que je pouvais y arriver ! »

Peux-tu nous décrire comment tu as vécu ta compétition aux JO ?

« La veille de la course, j’étais très stressée. Je tremblais, j’avais envie de pleurer. Je n’étais vraiment pas bien. Le matin de la course, quand je me suis réveillée, il devait être trois heures et demi ou quatre heures du matin. C’était très tôt, je n’arrivais pas à dormir, et j’étais également dans un état épouvantable.

Après, j’ai eu une heure et quart de bus pour monter à la station. J’ai écouté mon MP3 et à ce moment-là, j’ai commencé à me détendre. Je pensais beaucoup à la course et j’étais toujours stressée, mais ça commençait à aller mieux. Et au moment où je suis arrivée sur la piste, le stress s’était complètement envolé. Je savais que je revenais de loin, que rien que le fait de pouvoir participer n’était pas gagné d’avance. J’avais donc vraiment envie d’en profiter, pas comme à Turin où je m’étais tellement prise la tête avec le résultat que je n’avais pas profité des Jeux. Là, je me disais que c’était une chance d’être ici. Du coup, je n’ai du tout pensé au résultat et j’ai voulu prendre les étapes les unes après les autres.

J’ai fait mes entraînements, qui se sont bien passés, et après j’ai fait les qualifications. Mais à aucun moment, je ne me suis projetée dans le futur. Finalement, pendant la journée, tout s’est enchaîné très vite. Entre les qualifications et le run des finales, on a à peine eu le temps de remonter, de manger rapidement un sandwich et de repartir. Je n’ai donc pas vraiment eu le temps de cogiter et ce n’était pas plus mal !

Il y a juste eu le moment de la finale, où je me suis mise à pleurer sur le télésiège. Je savais que j’allais être dans les quatre premières : ça devenait accessible, ce n’était plus un rêve et je savais que c’était à ma portée. Mais en même temps, je ne voulais tellement pas être quatrième que j’ai commencé à paniquer et à stresser. Mais sinon, toute la journée s’est très bien passée et je n’y ai pas du tout pensé ! »

Mis à part ta compétition, quels souvenirs garderas-tu de ces JO de Vancouver ?

« Forcément, un très bon souvenir parce qu’il y a eu la médaille ! Mais même sans cela, ça a été des beaux Jeux. Le village olympique était magnifique. On n’avait pas eu la chance de vivre ça à Turin parce qu’on était totalement excentrés, notre compétition se passant à Bardonecchia. On était alors seulement entre snowboarders donc finalement, ça ne changeait pas tellement de d’habitude. Alors que là, on se retrouvait en plein centre de Vancouver, une ville que j’adore. J’y suis déjà allée de nombreuses fois et c’est l’une de mes villes préférées. Etre là-bas, c’était déjà super !

En plus, il y avait une ambiance géniale. Tous les Canadiens étaient mobilisés. Il y avait autant de monde dans la rue à deux heures de l’après-midi qu’à deux heures du matin ! Avec les filles, on est sorties deux ou trois fois faire du shopping avant la course. Quand on sortait du village olympique, on était habillées en tenue « France » car on est obligé d’être tout le temps en tenue officielle là-bas, et on mettait trois heures pour faire cent mètres dans la rue ! C’était incroyable ! Voilà, j’en garderai de très bons souvenirs ! C’étaient des beaux Jeux, très bien organisés, dans une belle ville avec une super ambiance. »

Les jours et les semaines après ta médaille olympique ont-ils été particulièrement difficiles à gérer ?

« Non, pas tellement. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de fatigue parce que je n’ai pas très bien dormi avant, mais surtout après la course. Le soir de ma médaille, je suis rentrée tôt car j’étais vraiment fatiguée. Je n’avais pas envie de faire la fête, j’avais répondu à énormément de sollicitations et il était au moins une heure du matin quand j’ai terminé : je suis donc rentrée directement. Mais c’était impossible de dormir ! Le lendemain, il fallait quand même fêter ça, donc j’ai fait la fête. Et toute la journée, j’ai eu des séances photos ou des passages à la télé. Pour moi, c’était vraiment un bon moment.

On n’est pas du tout préparé à ça. Je m’étais entraînée pour la course, j’étais à fond dans mon projet, mais je n’avais pas tellement pensé à l’après. Finalement, j’étais beaucoup plus stressée juste avant de faire un direct pour France Télévisions ou TF1 qu’au départ de ma course. Je n’étais pas prête pour tout ça mais ça m’a vraiment plu. Il y a des moments où on aimerait bien dormir, mais je n’ai pas arrêté et c’est un bon souvenir ! »

Tu as été blessée à de nombreuses reprises au cours de ta carrière. As-tu un moment sérieusement songé à tout arrêter ?

« Non, jamais sérieusement. C’est vrai qu’il y a eu des moments où ça a été difficile et où je me suis dit : « est-ce que je vais arriver à repartir ? ». Le plus gros accident que j’ai eu, c’était en 2008. On a été obligé de m’endormir pour m’emmener à l’hôpital parce que je ne voulais pas y aller. Je leur disais : « non, laissez-moi, j’ai une course demain, je n’ai pas le temps d’aller à l’hôpital ». J’essayais de me lever pour repartir faire mes entraînements donc ils ont dû m’endormir. Quand je me suis réveillée, j’étais à l’hôpital. Ils avaient déjà fait tous les examens et les radios, et ils m’ont expliqué : « voilà, vous avez ça, ça, ça, ça de cassé ». La première chose que je leur ai répondu, c’est : « ok, très bien, mais combien de temps ? ». Le médecin m’a regardé et m’a dit : « comment ça, combien de temps ? ». J’ai répliqué : « oui, combien de temps avant que je réattaque le snowboard ? ». Il m’a dit : « vous rigolez, je suis en train de vous dire que je ne sais pas si vous allez remarchez et vous me demandez dans combien de temps vous réattaquez le snowboard ! ».

Dans ma tête, à aucun moment je n’ai voulu baisser les bras. Mais après, je ne savais pas si j’allais réussir à revenir et à repartir. Finalement, c’est quand je suis remontée sur ma board que ça a été le plus dur : j’étais complètement terrorisée, je n’osais pas. Mais on n’a pas le choix, il faut y aller. J’avais fait le plus dur et je ne voulais vraiment pas baisser les bras. C’est donc plus la reprise du snowboard qui a été le moment le plus dur, plutôt que quand j’étais coincée dans mon fauteuil roulant. »

Les autres membres de l’équipe de France féminine de boardercross ont chacune dix ans de moins que toi. N’est-ce pas parfois difficile à gérer ?

« Oui, c’est très difficile à gérer. Déjà, j’ai un problème avec mon âge et du coup, ça me rappelle tous les jours que je commence à me faire vieille et qu’il va falloir penser à faire autre chose. Parfois, on n’est pas tout à fait dans le même « trip » non plus, donc c’est vrai que ce n’est pas évident. »

La nouvelle saison a débuté depuis quelques semaines. Ta médaille olympique a-t-elle changé quelque chose, que ce soit au niveau des attentes sur toi ou de tes objectifs ?

« Concrètement, ça n’a pas changé grand chose à ma vie parce que c’est toujours dur de vivre de mon sport et de trouver des sponsors. Par contre, ça a changé énormément pour moi, personnellement. J’ai toujours eu un problème de confiance en moi, et ça m’a permis de me rendre compte que je pouvais y arriver. J’avais vraiment besoin de me prouver à moi-même et aux autres que j’en étais capable.

Je voulais vraiment refaire une saison après les Jeux pour pouvoir vivre pleinement tout ce qu’on a la chance de vivre. Jusqu’à ces Jeux-là, je ne prenais plus de plaisir à faire ce que je faisais parce que j’étais trop stressée. J’avais tellement la vision des Jeux de Vancouver qu’il n’y avait plus que ça qui importait : les résultats prenaient le dessus et j’en oubliais de me faire plaisir. Je voulais donc refaire une saison de plus car je n’avais plus rien à prouver, juste envie d’en profiter et de me faire plaisir.

Mais c’est vrai que maintenant, quand j’arrive sur les courses, je sais qu’on me regarde et qu’on attend quelque chose de moi étant donné que j’ai eu cette médaille. Ca me met une petite pression que je n’avais pas envie d’avoir. Mais bon, j’ai disputé trois Coupes du monde cette année et ça ne s’est pas trop mal passé compte tenu de la fatigue que j’emmagasine depuis février dernier et un peu du manque de motivation que j’avais durant l’automne. Voilà, ça se passe bien et je suis assez confiante pour les Championnats du monde qui arrivent ! »

Merci beaucoup Déborah pour ta gentillesse ! Bonne année 2011 à toi !

La carrière de Déborah Anthonioz en quelques lignes :

Déborah Anthonioz débute sa carrière en snowboard alpin. Elle devient deux fois championne du monde junior (1996 et 1997). Sélectionnée pour les Jeux Olympiques de Nagano de 1998, elle doit déclarer forfait à cause d’une grave blessure.

En 2002, elle change de discipline et se met au boardercross. Elle se distingue en remportant des étapes de Coupe du monde et termine notamment 2e du classement général lors de la saison 2004/2005. Deux mois avant les Jeux Olympiques de Turin de 2006, elle est leader du classement général mais une blessure vient perturber sa préparation. Elle termine finalement 10e de ces JO de Turin.

En février 2010, elle participe aux Jeux Olympiques de Vancouver. Après une 7e place aux qualifications, elle se qualifie pour la finale et devient vice-championne olympique. Aujourd’hui âgée de 32 ans, Déborah Anthonioz compte quatre victoires en Coupe du monde et trois titres de championne de France (2005, 2007 et 2010).

Pour en savoir plus sur Déborah Anthonioz, visitez son site officiel : deborahanthonioz.com