Interview de Sandrine Bailly

(biathlon)

Ces derniers jours, nous avons rencontré la sympathique Sandrine Bailly. Championne du monde en 2003, elle était la leader de l’équipe de France de biathlon ces dernières années. Il y a quelques semaines, elle a mis un terme à sa carrière, après avoir notamment remporté deux médailles olympiques en relais : le bronze à Turin en 2006 et l’argent cette année à Vancouver. Entretien.

Sandrine, tu as arrêté ta carrière de biathlète à la fin de cette saison, après l’avoir annoncé lors des JO de Vancouver. A quel moment as-tu pris cette décision et qu’est-ce qui t’as poussée à arrêter dès cette année ?

« Je le savais depuis le début de l’entraînement de la saison. En fait, on commence à s’entraîner au mois de mai et je savais déjà que ce serait ma dernière saison : premièrement, parce qu’il y avait les Jeux Olympiques et c’est ça qui me motivait, et deuxièmement car je sentais qu’après, je ne pourrais plus donner plus. C’était donc décidé un peu avant, je savais que les JO allaient être ma dernière échéance et qu’après, je pourrais passer à autre chose !

Je l’ai annoncé aux Jeux parce que tout le monde me le demandait. Après la médaille, tous les journalistes me disaient : « est-ce que tu vas arrêter ? » et du coup, je répondais : « on en reparlera après ». Ca devenait difficile de « mentir », surtout que je le savais déjà, mais je ne voulais pas l’annoncer trop tôt parce qu’après, tout le monde ne te parle que de ça. Alors voilà, je l’ai annoncé après la médaille et c’était bien comme ça ! »

En 2003, tu es devenue championne du monde de poursuite à Khanty-Mansiysk, en Russie. Ce titre a-t-il été un déclic dans ta carrière ?

« Pas vraiment… Je pense que le déclic a plutôt été ma première victoire en Coupe du monde en décembre 2000 (sur le 15 km d’Anterselva, en Italie, ndlr). Etre championne du monde en 2003, j’avoue que c’était presque tôt… Je savais de toute façon qu’à partir du moment où tu gagnes une Coupe du monde, tu peux gagner plus haut. Après, c’est vite arrivé aux Championnats du monde. Ca m’a un petit peu changé de statut mais ce qui m’a le plus changée, c’est d’avoir le Globe en 2005. Ca, c’était plus la consécration !

Concernant le titre mondial, je n’étais pas attendue, je n’avais rien à prouver, et ça s’est fait comme ça. Après, ça a été plus difficile pour moi et c’est vrai que je ne l’ai jamais refait. »

Tu as participé à trois Jeux Olympiques, à Salt Lake City, Turin et Vancouver. Quelle est l’édition qui t’as le plus marquée ?

« A chaque fois, cela a été différent. A Salt Lake, quand je suis arrivée, je n’étais pas la leader du groupe. C’étaient mes premiers Jeux, je n’avais rien à perdre. J’ouvrais grand mes yeux, je regardais tout, je ne savais pas ce qui allait se passer… Je ne savais pas non plus l’ampleur que ça avait. J’avais vraiment tout aimé à Salt Lake !

A Turin, c’était plus difficile parce que c’était presque à la maison et que je venais de gagner le Globe l’année d’avant, donc il y avait beaucoup d’attentes sur moi. Je les ai un peu plus mal vécus car je n’ai pas eu de médaille en individuel (je passais à chaque fois à rien) et il y avait d’autres gens autour qui en avaient. Ensuite, il y a eu cette médaille en relais qui est venue un peu me réconforter, mais ça a été difficile.

Et puis après, à Vancouver, c’était à moitié difficile également… J’avais plus de recul : je savais que les Jeux, c’était un truc de malade, que ça avait une ampleur de fou ! Par contre, je n’étais plus autant attendue… Mais si, toujours quand même pas mal… Parce que même si j’avais moins de résultats, on me connaissait donc oui, je restais quand même attendue ! Je les ai pris avec plus de hauteur mais cela n’a pas été tout le temps facile quand même.

A chaque fois, les Jeux, ce sont quand même des moments où si ça se passe bien, c’est puissance 100 où tu es trop heureux, et si ça se passe mal, c’est puissance 100 où tu es triste et déçu. Tout a plus d’ampleur que pour une course normale. Mais par contre, ça reste des beaux moments au final, même c’est vrai que sur le coup, ce n’est pas toujours évident ! »

Tu as remporté de nombreuses médailles en relais avec l’équipe de France. Le relais était-il une course qui te tenait particulièrement à cœur ?

« Oui ! Au début, quand je suis arrivée en équipe de France, on parlait toujours du relais et on se disait qu’on n’était pas une équipe très soudée, qu’on n’arrivait pas à faire des bons résultats en relais… Chacune, on était très forte en individuel et après, arrivé le relais, on n’avait pas vraiment envie de faire bien ensemble. Et ça, ça a changé par la suite. En 2006, c’était déjà différent : on avait une autre équipe et on était toutes plus soudées, plus unies dans cet objectif. Et puis un jour, on a réussi à gagner un relais. A partir du moment où on a fait un podium, c’était notre valeur et on voulait tout le temps faire au moins aussi bien. C’était notre truc, on savait qu’à chaque fois, on était très heureuses de réussir ensemble.

En plus, j’étais leader du groupe donc c’était aussi mon rôle de faire en sorte qu’en individuel pour moi, ça se passe bien, et puis que je donne aussi au relais tout ce que je pouvais apporter pour le groupe. »

Ta médaille d’argent en relais lors des Jeux Olympiques de Vancouver a-t-elle une valeur particulière pour toi par rapport à celle de bronze glanée quatre ans plus tôt ?

« Ce sont un peu deux scénarios identiques. A Turin, le relais était l’avant-dernière course. J’avais été très déçue avant et j’avais vraiment les crocs. Je la voulais, cette médaille ! En plus, on débute très mal la compétition, les filles ramènent ensuite le relais et moi, à la fin, je termine bien.

Et en fait, finalement, c’est un peu le même scénario à Vancouver. Je ne sais pas comment vous l’avez vécu de l’extérieur, mais à Vancouver, cela a presque été un relais plus joli à regarder. En tout cas, je pense que c’est un scénario qui ressemble ! »

Au cours de ta carrière, tu as connu beaucoup de succès mais aussi des périodes plus difficiles au niveau des résultats. En tant que sportive de haut niveau, t’es-tu sentie un peu délaissée à ce moment-là, notamment par les médias ?

« Non, au contraire ! Par exemple, j’ai eu une année vraiment noire en 2009. Je n’ai vraiment pas récupéré, j’étais fatiguée, je n’avançais pas, je pense que j’étais malade… Enfin bref, il y avait pas mal de choses qui n’allaient pas ! J’avais du mal à m’en remettre et j’ai donc dû faire des breaks. Et au contraire, à ce moment-là, tous les journalistes m’appelaient parce qu’ils se demandaient ce que j’avais. Moi, je disais : « mais laissez moi tranquille ! », je ne savais plus quoi répondre à la fin parce que c’est dur d’expliquer ! Quand tu dis : « non, je rentre à la maison parce que là, je sens que je ne suis pas encore prête », eux se demandent : « mais elle abandonne, elle fait quoi ? ». Je pensais : « mais non, mais c’est dur d’expliquer ! ».

Donc non, je ne me suis pas du tout sentie délaissée. En fait, tu te sens presque plus délaissée par les gens proches. Quand tu es leader de ton groupe, tu as les entraîneurs et tout le monde qui font évidemment attention à toi parce que tu as des résultats. Et après, en gros, tu passes d’un statut où ils font attention à toi à un statut où tu n’es pas bien, donc c’est quelqu’un d’autre qui prend la place. Ca, c’est presque plus dur parce que tu te dis qu’en fait, tu n’es pas grand chose mis à part ton côté résultats et il ne faut pas s’attendre à autre chose. Tant mieux que je m’en suis rendue compte, mais c’est vrai que des fois je me disais : « mince, ils passent vite de l’un à l’autre ».

Voilà, c’est plus parfois certaines personnes qui m’ont déçue à ce moment-là car j’ai trouvé qu’elles m’avaient lâchée et qu’elles étaient allées vers d’autres personnes. Ce qui est normal, finalement, parce que le staff a besoin de résultats donc évidemment, on va moins faire attention à quelqu’un qui en a moins. C’est un peu la dure loi du sport et de la vie en général ! »

Tu as participé à toutes les grandes compétitions mondiales avec beaucoup de pression, dans un sport ayant un passage déterminant : le tir. Avais-tu une technique particulière pour gérer le stress et te concentrer ?

« Non. En fait, je n’étais jamais pareille. Un jour, je pouvais très bien arriver et être très concentrée, arriver à bien voir ma cible, ne regarder que ça et n’entendre rien d’autre, et puis un autre jour être complètement speed et être vite déconcentrée (par exemple j’entends la fille qui part, des gens crier derrière…). C’était donc plus une histoire d’adaptation parce que je pense que ça dépendait de mon humeur, de comment j’étais à ce moment-là. Voilà, je ne pouvais pas refaire tout le temps les mêmes choses sachant que je n’étais pas tout le temps pareille ! »

N’est-ce pas frustrant d’être une star dans certains pays comme l’Allemagne et finalement peu connue du grand public en France ? As-tu souffert de ce manque de reconnaissance en France malgré tes très bons résultats ?

« Je me dis que ça a toujours été comme ça et que j’ai déjà de la chance d’être un peu plus connue en Allemagne. Les Français, de toute façon, c’est comme ça : je me suis fait une raison. La notoriété, ce n’est pas quelque chose que je recherche plus que ça parce que je sais que c’est dur à gérer. J’aurais vraiment eu du mal à sortir de chez moi et à ne pas pouvoir faire ce que je veux… Déjà, le peu que ça m’arrive chez moi, où je suis quand même connue, ça me gène presque ! En fait, je n’aime pas forcément être reconnue tout le temps. Alors finalement, je ne sais pas si j’aurais accepté d’être médiatique car après, ça peut vite être dangereux.

Et puis, je me dis que si j’avais voulu être plus connue, c’était peut-être plus à moi d’aller vers les médias à Paris. C’est quelque chose qu’on voit après sa carrière : finalement, c’est là-bas que ça se passe et quand on est dans nos montagnes, ils ne viennent pas nous voir. Il faut aller vers eux et si j’avais fait la démarche de plus le faire, peut-être que j’aurais été plus médiatique. Mais bon, ce n’est pas grave, je m’en suis bien sortie quand même ! »

Tu as achevé ta carrière sur un podium (deuxième place de la mass start de Khanty-Mansiysk, en Russie). Raconte-nous comment tu as vécu cette dernière course ?

« C’était vraiment bizarre ! Déjà, c’est ta dernière course, donc tu sais que c’est ta dernière réunion la veille, la dernière fois que tu prends un dossard en Coupe du monde, que tu fais tes essais… Et ça, mine de rien, tu te le répètes… Tu te dis : « là, c’est la dernière fois que je fais ceci, c’est la dernière fois que je fais cela… ».

Au départ de la course, tout le monde se prenait dans les bras (les Allemandes et les autres) et là, j’avais « trop les boules »… Alors bon, j’essayais de ne pas trop craquer. Je me suis amenée vers la ligne de départ de la mass start. C’est vrai que c’était un moment d’émotion. Tu sentais quand même qu’il y avait de la tristesse dans l’air et que pour beaucoup, c’était un moment délicat. Et puis après, une fois que le coup est parti, je n’y ai plus pensé.

Je crois que j’avais vraiment à cœur de bien finir et ça s’est bien fini. J’aurais préféré gagner mais elle (Magdalena Neuner, ndlr) était bien plus forte que moi (rires) ! »

Pour finir, quels sont tes projets de reconversion ? Souhaites-tu rester dans le monde du biathlon ?

« Au début, je me disais que non, je ne travaillerais plus dans le monde du biathlon après. Mais finalement, quand on a fait ça, on a envie de redonner un peu et de profiter de ce qu’on a appris. Je vais le faire au sein des entreprises, par des séminaires. Beaucoup d’athlètes se sont tournés vers les séminaires après leur carrière, comme Edgar Grospiron et Florence Masnada, et je pense que c’est une bonne reconversion dans un premier temps. Les entreprises aiment ça et il y a beaucoup de points que se ressemblent !

Je suis en train de faire une bonne préparation et une bonne présentation pour que ça captive les gens et qu’ils soient contents à la fin. C’est intéressant pour moi aussi de partager un peu avec eux, sachant que ça me fait aussi changer un peu de milieu car je vais rencontrer des gens des entreprises. Ca me va bien, ça change un peu ! »

Merci beaucoup Sandrine pour ta grande gentillesse et ta disponibilité ! En te souhaitant tout plein de bonnes choses pour ta reconversion !

La carrière de Sandrine Bailly en quelques lignes :

Sandrine Bailly participe pour la première fois à une épreuve de Coupe du monde en mars 2000 et remporte sa première victoire lors de l’individuelle d’Anterselva en décembre de la même année.

En 2002, lors des Jeux Olympiques de Salt Lake City, elle se classe 7e du sprint et 17e de la poursuite. L’année suivante, elle brille aux Championnats du monde de Khanty-Mansiysk (Russie), remportant la médaille d’or de la poursuite et celle de bronze de la mass start. Elle s’affirme ensuite comme l’une des toutes meilleures biathlètes mondiales avec la médaille de bronze de la mass start aux Championnats du monde 2004 et surtout le Globe de cristal en 2005 (attribué au vainqueur du classement général de la Coupe du monde).

En 2006, Sandrine Bailly participe aux Jeux Olympiques de Turin : après deux 6e places (en sprint et en individuel) et une 10e place (en mass start), elle remporte la médaille de bronze avec le relais français. En 2008, elle se classe 2e du classement général de la Coupe du monde.

En février dernier, aux Jeux Olympiques de Vancouver, elle remporte la médaille d’argent du relais et termine 7e de la mass start et 15e du sprint. A 30 ans, elle met un terme à sa carrière à la fin de la saison, forte de 20 victoires en Coupe du monde et de plusieurs médailles en relais féminin ou mixte aux Championnats du monde.

Pour en savoir plus sur Sandrine, visitez son site officiel : sandrinebailly.com