Interview de Thomas Girod

(luge)

Thomas Girod était l’unique représentant français en luge lors des Jeux Olympiques de Vancouver l’année dernière. Comment a-t-il vécu ces JO ? Comment s’organise-t-il étant donné les faibles moyens de la discipline en France ? Il nous explique tout.

Thomas, tu as terminé vingt-deuxième des Jeux Olympiques de Vancouver l’année dernière en luge monoplace. Ce résultat correspondait-il à tes attentes ?

« Non, presque ! En fait, je m’étais fixé un top 18 en sachant que je pouvais être rapide sur cette piste de Vancouver. J’aurais été vraiment satisfait en rentrant dans cet objectif. Avec mon préparateur mental, nous avions bien travaillé sur la préparation de cette compétition particulière, qui je le rappelle se déroule sur un format unique (sur deux jours en quatre manches, alors que pour les Coupes du monde, c’est sur un jour en deux manches). C’est une course à la performance et à la régularité. Le challenge pour moi était de placer quatre bons runs sans faute, ce que j’ai plutôt bien réussi.

Mais il y a eu un événement imprévu : le crash de Nodar Kumaritashvili. En effet, la course a pris une toute autre tournure. Le départ luge homme a été abaissé au départ luge dame, d’où une rampe de start beaucoup plus plate et environ 10 km/h de moins sur la vitesse de pointe. Cela n’a pas été à mon avantage. Les quelques difficultés techniques de mon départ ont eu un impact plus grand sur mes temps de départ et la vitesse plus faible sur le haut de piste ne m’a pas permis de prendre de l’avance comme je pouvais le faire du départ homme. Par conséquent, le temps que je n’ai pas réussi à gagner au départ m’a coûté sur le temps final, et ce sur les quatre runs.

Nous avons eu aussi des conditions météos qui n’étaient pas propices à mon matériel : il neigeait humide et personnellement, j’avais une luge plus rapide sur une glace plus froide avec un taux d’humidité inférieur. »

Les épreuves de luge des JO de Vancouver ont été marquées par la mort d’un lugeur géorgien. Son accident a-t-il eu une influence sur ta façon d’aborder la compétition ?

« Oui. Le monde de la luge en général, tout comme le public, a été choqué par cet accident horrible. Un décès sur la piste de la compétition la veille de celle-ci et sur le dernier run d’entraînement ne peut laisser indifférent.

Le challenge pour nous tous a été dans un premier temps d’attendre la décision de l’organisation. En effet, l’accident s’est produit le vendredi en fin de matinée et nous avons dû patienter jusque tard dans la soirée, aux alentours de 22h30. Ce fut un moment long et délicat. L’après-midi même, l’ensemble des lugeurs s’est réuni au village olympique pour parler du drame qui venait de se produire mais aussi des possibles décisions qui allaient êtres prises. Nous savions que les Jeux Olympiques ne s’annuleraient pas, il fallait donc s’adapter et se remobiliser. Personnellement, la préparation mentale m’a aidé à me reconcentrer sur la course et les objectifs que je m’étais fixés. J’étais entouré aussi d’une bonne équipe. Il était important que je me protège de toute l’agitation médiatique entraînée par l’accident de Nodar. Il ne fallait surtout pas que je me laisse envahir par la psychose dont ont été victime certains concurrents. Mon entraîneur/kiné et le staff du CNOSF m’ont très bien épaulé pour cela. »

Il s’agissait de tes premiers Jeux Olympiques. Mis à part ta compétition, quels souvenirs en garderas-tu ?

« Les Jeux Olympiques sont le rêve d’un grand nombre de sportifs et l’aboutissement d’une carrière sportive. Une médaille est bien sûr l’objectif ultime et est une consécration dans tout parcours, suite à l’investissement personnel mais aussi aux personnes qui gravitent autour de votre réussite. Il y aussi tout le côté « festif événementiel », avec les cérémonies qui en sont de belles illustrations et la fête sur les différents lieux de compétitions. L’énergie positive que dégage toute cette ferveur populaire est très marquante.

Mais les Jeux, c’est aussi une course incomparable en termes de logistique, d’encadrement, d’infrastructures, de sécurité, de spectateurs, de médiatisation… J’ai eu la chance de pouvoir rester la totalité des trois semaines de compétitions et de pouvoir apprécier l’événement dans sa totalité, et ainsi me déplacer sur d’autres épreuves.

Bien sûr, je garderai toujours en mémoire mes deux jours de compétitions : deux journées uniques et intenses, riches en émotions ! Je retiens aussi les gens qui m’ont soutenu : l’encadrement, des proches, des moins proches… Cela m’a beaucoup aidé ! »

Auparavant, tu n’avais pas pu participer aux Jeux Olympiques de Salt Lake City en 2002 ni à ceux de Turin en 2006. Cela reste-t-il encore aujourd’hui comme un grand regret ?

« Je ne parlerais pas de regret pour les Jeux de Salt Lake. J’aurais aimé qu’on me laisse ma chance de me qualifier. Ce fut plus une déception. A ce moment-là, je venais de passer senior, j’étais le plus jeune avec plein d’envie et d’énergie. Il y avait des gens avant moi, une équipe, tous plus âgés mais aussi plus expérimentés. Ils étaient déjà en course pour une qualification depuis deux années auparavant et moi, j’étais tout juste arrivant. Il me manquait un peu de temps et d’expérience, mais j’aurais aimé avoir véritablement ma chance en participant aux qualifications.

Pour ceux de Turin, c’est un peu différent. La Fédération nous avait fixé des critères de qualification beaucoup trop élevés par rapport aux moyens qu’ils nous octroyaient. Ce n’était ni réaliste, ni en phase avec nos capacités face à des équipes qui grandissent toujours plus et qui investissent dans tous les domaines (recherche, entraîneurs, matériel…). A cette époque, la Fédération se préoccupait davantage du redressement financier de ses fonds que de ses sportifs. Je ne l’ai pour ainsi dire pas très bien vécu et ce fut un moment délicat à passer. Les saisons autour de 2006 ont été très difficiles pour tous les lugeurs. C’est d’ailleurs dans ces années-là que l’équipe à été décimée ! »

Les structures et les moyens pour la luge en France sont très faibles. Comment t’organises-tu pour t’entraîner et te préparer ?

« En effet, nous manquons cruellement de structures, de moyens (pour la recherche) et de volonté humaine pour développer ces activités (avec le bobsleigh et le skeleton).

Quand nous étions en équipe, nous n’étions pas forcément tous à proximité les uns des autres pour nous entraîner régulièrement ensemble (concernant l’entraînement physique). J’ai commencé par m’entraîner avec mon coéquipier Yann Fricheteau sous l’aile du gérant de la salle de sport où nous étions. Par la suite, je me suis rapproché de mes amis du skicross, une discipline voisine avec beaucoup de points communs, notamment au niveau du start et des sensations. Je n’avais pas les moyens d’avoir un préparateur physique, donc je « profitais » des programmes d’entraînements du skicross dans un premier temps. Cela jusqu’à l’année préolympique 2010, où la Fédération m’a permis d’avoir mes propres entraîneurs physiques et m’a bien épaulé dans ma préparation olympique. Ce fut un vrai plus pour moi, avec plus de personnalisation et de suivi.

Pour ce qui est de l’entraînement spécifique des départs, nous essayions avec mon club de profiter de l’accès aux patinoires afin de se rapprocher au maximum des conditions sur glace. C’était un fonctionnement assez simple finalement avec l’avantage d’avoir une structure annuelle, mais qui imposait de devoir monter et démonter à chaque fois tout le matériel. Nous allions aussi parfois sur la piste de poussée réfrigérée annuellement de Cesana en Italie, où tout était en place : nous n’avions plus qu’à mettre la luge sur la glace et à pousser. Il y a une rampe verglacée comme une vraie rampe de départ avec des cellules chronométriques disposées de façon à décomposer tout le mouvement et ainsi analyser les phases techniques du geste. C’est un outil indispensable et très utile pour améliorer la technique. Nous avons une installation de ce type en France, mais en extérieur et en tartan. C’est intéressant mais il est plus difficile de travailler efficacement car la surface génère trop de frottements et de stabilité.

Quant à la pratique de la luge sur piste, je m’entraînais avec mon club sur la piste de la Plagne. »

Depuis plusieurs années, tu es le seul Français sur le circuit et les medias parlent très peu de tes résultats. N’est-ce pas frustrant pour toi ?

« La luge fait partie des sports qui n’existent vraiment que tous les quatre ans durant les Jeux. En dehors, il est vrai que nous ne sommes pas beaucoup exposés sur le plan national (il y a Eurosport). C’est décevant et frustrant à la longue quand on a eu un parcourt plutôt « atypique », où je me retrouvais souvent à devoir faire les budgets prévisionnels pour que ma saison fonctionne, prévoir et anticiper toute la logistique d’une saison, faire des saisons intégrées à d’autres équipes (Russie, Autriche, Groupe FIL), et organiser la recherche ainsi que le développement matériel sur notre territoire.

On aimerait parfois un peu plus de reconnaissance, c’est vrai. Vous êtes jugé par ce que vous produisez et par vos résultats, mais quand pendant longtemps on ne vous a pas vraiment permis d’être compétitif, il est difficile de produire de la grande qualité d’un coup de baguette magique. D’ailleurs il m’est souvent arrivé de constater que toute cette énergie dépensée à faire autre chose que mon sport me freinait dans ma progression.

Il est aussi difficile de vivre de la luge. Ce sport fait partie des « petits sports » où il est primordial de trouver un « à côté » pour pouvoir le pratiquer de manière intensive en compétition. Par conséquent, cela demande des sacrifices sur les entraînements. Il y a d’autres obligations que celles du sport et au lieu d’aller s’entraîner, il faut adapter le sport en fonction du travail. Cela sous-entend qu’il faut accepter d’être « moins bien » entraîné que les meilleurs.

Petite anecdote : un compétiteur allemand avec qui je m’entends bien m’expliquait une journée type chez lui. En intersaison, il s’entraîne pour les starts jusqu’à trois fois par jour sur une piste verglacée semblable à Cesana, couplé à un entraînement sur une machine commandée par ordinateur avec un tapis roulant pour améliorer la fréquence du griffée plus la préparation physique. Cet Allemand détient quasiment tous les records de départ des différentes pistes mondiales, à l’image des athlètes allemands d’ailleurs !

C’est pour toutes ces bonnes raisons que j’aimerais un jour, si l’avenir nous est favorable, voir un lugeur français au plus haut niveau. Domaine du rêve, je ne sais pas. Ca serait juste énorme pour la discipline. J’aime mon sport et il mérite d’être médiatisé ! »

Pour finir, un petit mot sur la saison actuelle ?

« Je ne suis plus sur le circuit cette saison. J’ai décidé de faire un break pour me consacrer à d’autres activités et formations. Je ne sais pas encore si je remonterais sur une luge en compétition. Les Jeux m’ont « reboosté » pour l’avenir et pour devenir encore meilleur, mais les conditions actuelles de pratique, elles, me laissent davantage perplexe. L’avenir me guidera… »

Merci beaucoup Thomas pour ta gentillesse !

La carrière de Thomas Girod en quelques lignes :

Spécialiste de la luge monoplace, Thomas Girod débute sa carrière en remportant plusieurs titres de champion de France Jeunesse et de champion de France Junior. En 2006, il finit 22e des Championnats d’Europe.

Il est ensuite plusieurs fois sélectionné aux Championnats du monde : en 2007 en Autriche (25e place), en 2008 en Allemagne (23e place) et en 2009 aux Etats-Unis (30e place).

En février 2010, il participe aux Jeux Olympiques de Vancouver. Il est le seul représentant français de la discipline et termine à la 22e place. Cette même année, il se classe également 17e des Championnats d’Europe. Aujourd’hui, Thomas Girod est âgé de 27 ans et fait un break dans sa carrière.